«C'est ma femme pourtant… Et je l'aime!…»

À la facticité du théâtre, le sentiment vrai tombait tout de suite. Il aimait encore la femme, mais il détestait la cantatrice. Elle s'en apercevait bien, et, comme on soigne un malade, surveillait cette triste manie. D'abord elle avait songé à amoindrir son succès, en se ménageant, en ne donnant pas toute sa voix, tous ses moyens; mais ses résolutions comme celles du mari ne tenaient pas devant le feu de la rampe. Son talent, presque indépendant d'elle-même, dépassait sa volonté. Alors elle s'humilia, se fit petite devant lui. C'étaient des conseils qu'elle lui demandait; s'il l'avait trouvée bonne, s'il comprenait bien le rôle ainsi…

Naturellement, l'autre n'était jamais content. Avec cet air bonhomme, ce ton de fausse camaraderie que les comédiens ont entre eux, il lui disait, les soirs où elle avait le plus de succès:

«Surveille-toi, petite… ça ne va pas en ce moment… tu n'es pas en progrès.»

D'autres fois il voulait l'empêcher de chanter:

«Prends garde, tu te prodigues… tu en fais trop… Ne lasse pas ta chance… Tiens, sais-tu! tu devrais prendre un congé.»

Il descendait jusqu'aux prétextes bêtes. Elle était enrhumée, pas en voix. Ou bien il lui cherchait des querelles de cabotin:

«Tu as repris trop vite le finale du duo… tu as tué mon effet… C'est un parti pris.»

Sans s'apercevoir, le malheureux! que c'était lui qui la gênait dans son jeu, précipitait les répliques pour l'empêcher d'être applaudie et, dans son désir de reprendre son public, accaparait le haut bout de la scène, laissant sa femme chanter au second plan. Elle ne se plaignait pas, elle l'aimait trop. D'ailleurs, le triomphe rend indulgent, et chaque soir, de l'ombre où elle essayait de se blottir, de s'effacer, le succès l'obligeait à reparaître glorieusement en pleine lumière. Au théâtre, on s'aperçut vite de ce singulier cas de jalousie, et les camarades s'en amusèrent. On accablait le chanteur de compliments sur le talent de sa femme. On lui mettait sous les yeux l'article de la veille où, à la suite de quatre grandes colonnes consacrées à l'étoile, le critique accordait quelques lignes à la vogue presque éteinte du mari. Un jour, en venant de lire un de ces articles, il entra dans la loge de sa femme, furieux, le journal déployé, et lui dit, blême de colère:

«Cet homme a donc été votre amant?» Il en arrivait à ce degré d'injure. Aussi la malheureuse femme, fêtée, enviée, dont le nom en vedette sur l'affiche se lisait maintenant à tous les coins de Paris, accaparé même par les étalages comme une chance de succès, par les étiquettes menues et dorées des confiseurs, des parfumeurs, avait l'existence la plus triste, la plus humiliée. Elle n'osait plus ouvrir un journal, de peur de lire son éloge, pleurait sur les fleurs qu'on lui jetait et qu'elle laissait mourir dans un coin de sa loge pour ne pas perpétuer à la maison le souvenir cruel de ses triomphantes soirées. Elle voulut renoncer au théâtre, mais son mari s'y opposa.