«On dira que c'est moi qui t'ai fait partir.»
Et l'horrible supplice continua pour tous deux.
Un soir de première représentation, la chanteuse allait entrer en scène. Quelqu'un lui dit: «Tenez-vous bien… Il y a une cabale dans la salle contre vous.» Cela la fit rire. Une cabale contre elle? Et à propos de quoi, bon Dieu!… Elle qui n'avait que des sympathies, qui vivait en dehors de toute coterie. C'était bien vrai, pourtant. Au milieu de la pièce, dans un grand duo avec son mari, au moment où sa voix superbe, montée au plus haut point de son registre, achevait le son sur une suite de notes égales et pures comme les perles rondes d'un collier, une bordée de sifflets l'arrêta net. La salle était aussi émue, aussi surprise qu'elle-même. Le souffle des respirations paraissait suspendu, prisonnier dans les poitrines comme le trait qu'elle n'avait pas pu finir. Tout à coup une idée folle, épouvantable, lui traversa l'esprit… Il était seul en scène, en face d'elle. Elle le regarda fixement, et vit passer dans ses yeux l'éclair d'un mauvais sourire. La pauvre femme comprit. Les sanglots l'étouffaient. Elle ne put que fondre en larmes et disparaître aveuglée dans l'encombrement des coulisses…
C'était son mari qui l'avait fait siffler!
* * * * *
V
UN MALENTENDU
* * * * *
VERSION DE LA FEMME
Qu'est-ce qu'il a? De quoi m'en veut-il? Je n'y comprends rien. J'ai pourtant tout fait pour le rendre heureux… Mon Dieu! je ne dis pas qu'au lieu d'un poëte je n'aurais pas mieux aimé épouser un notaire, un avoué, quelque chose de plus posé, de moins en l'air comme profession; mais enfin, tel qu'il était, il me plaisait. Je le trouvais un peu exalté, mais gentil tout de même, bien élevé; puis il avait quelque fortune, et je pensais qu'une fois marié, sa poésie ne l'empêcherait pas de chercher une bonne place, ce qui nous mettrait tout à fait à l'aise. Lui aussi dans ce temps-là me trouvait à son idée. Quand il venait me voir chez ma tante, à la campagne, il n'avait pas assez de paroles pour admirer l'ordre et l'arrangement de notre petit logis, tenu comme un couvent. «C'est amusant!…» disait-il. Il riait, m'appelait de toutes sortes de noms pris dans des poëmes, des romans qu'il avait lus. Cela me choquait un peu, je l'avoue; je l'aurais voulu plus sérieux. Mais ce n'est que quand nous avons été mariés, installés à Paris, que j'ai senti la différence de nos deux natures.