Moi qui rêvais un petit intérieur bien tenu, clair et propret, je l'ai vu tout de suite encombrer notre appartement de meubles inutiles, passés de mode, perdus de poussière, avec des tapisseries fanées, et si anciennes… Pour tout, ç'a été la même chose. Concevez-vous qu'il m'a fait mettre au grenier une très-jolie pendule Empire, qui me venait de ma tante, et des tableaux magnifiquement encadrés, donnés par des amies de pension. Il trouvait tout cela hideux. J'en suis encore à me demander pourquoi. Car enfin son cabinet de travail était un ramassis de vieilles toiles enfumées, de statuettes que j'avais honte de regarder, d'antiquailles ébréchées, bonnes à rien, des chandeliers pleins de vert-de-gris, des vases où fuyait l'eau, des tasses dépareillées. A côté de mon beau piano en palissandre, il en avait mis un petit, tout vilain, tout écaillé, où manquait la moitié des notes, et si usé qu'on l'entendait à peine. A part moi, je commençais à me dire: «Ah çà! mais, un artiste, c'est donc un peu un fou… Il n'aime que les choses inutiles, il méprise tout ce qui peut servir.»
Quand je vis ses amis, le monde qu'il recevait, ce fut bien pis. Des gens à cheveux longs, à grandes barbes, mal peignés, mal habillés, qui ne se gênaient pas pour fumer devant moi et me faisaient mal à entendre, tellement toutes leurs idées se trouvaient à l'envers des miennes. C'étaient de grands mots, de grandes phrases, rien de naturel, rien de simple. Avec cela pas la moindre notion des convenances: vous pouviez les avoir à dîner vingt fois de suite, jamais une visite, jamais une politesse. Pas même une carte, un bonbon au jour de l'an. Rien… Quelques-uns de ces messieurs étaient mariés et nous amenaient leurs femmes. Il fallait voir le genre de ces personnes-là! A tous les jours des toilettes superbes, comme je n'en porterai jamais, Dieu merci! Et si mal arrangées, sans ordre ni méthode. Des cheveux bouffants, des jupes traînantes, puis des talents qu'elles montraient effrontément. Il y en avait qui chantaient comme des actrices, jouaient du piano comme des professeurs; toutes bavardaient de tout comme des hommes. Est-ce raisonnable, je vous le demande? Est-ce que des femmes sérieuses, une fois mariées, doivent penser à autre chose qu'aux soins de l'intérieur? C'est ce que j'ai essayé de faire comprendre à mon mari, qui était peiné de me voir abandonner la musique. La musique, c'est bon quand on est petite fille et qu'on n'a rien de mieux à faire. Mais, franchement, je me serais trouvée ridicule à me mettre tous les jours devant un piano.
Oh! je le sais bien. Son grand grief contre moi, c'est que j'aie voulu l'arracher à cet étrange milieu si dangereux pour lui. «Vous, avez éloigné tous mes amis,» me reproche-t-il souvent. Oui, je l'ai fait, et je ne m'en repens pas. Ces gens-là auraient fini par me le rendre fou. Quelquefois, en les quittant, il passait la nuit à rimailler, à se promener de long en large en parlant haut. Comme s'il n'était pas déjà assez bizarre, assez original par lui-même, sans qu'on vînt encore l'exciter! En ai-je supporté des caprices, des lubies! Tout à coup, le matin, il arrivait dans ma chambre: «Vite, ton chapeau… Nous allons à la campagne.» Il fallait tout laisser là, la couture, le ménage, prendre des voitures, des chemins de fer, dépenser un argent! Et moi qui ne songeais qu'à économiser. Car enfin, ce n'est pas avec quinze mille francs de rente qu'on est riche à Paris et qu'on fait un avoir à ses enfants. Dans le commencement, il riait de mes observations, tâchait de me faire rire; puis, quand il a vu ma ferme intention de rester sérieuse, il m'en a voulu de ma simplicité, de mes goûts d'intérieur. Est-ce ma faute, à moi, si je déteste le théâtre, les concerts, toutes ces soirées artistiques où il voulait m'entraîner et où il retrouvait ses connaissances d'autrefois, un tas d'écervelés, de bohèmes, de dissipateurs?
Un moment j'avais cru qu'il deviendrait plus raisonnable. J'étais parvenue à le sortir de son vilain monde, à nous faire un entourage de gens sensés, bien posés, à lui créer des relations utiles… Eh bien! non. Monsieur s'ennuyait. Il s'ennuyait du matin au soir. À nos petites soirées, où j'installais pourtant un whist, un thé, tout ce qu'il fallait, il apportait une figure, une humeur! Quand nous étions seuls, la même chose. Pourtant j'étais pleine d'attentions. Je lui disais: «Lis-moi un peu ce que tu fais.» Il me récitait des vers, des tirades. Je n'y comprenais rien, mais j'avais l'air de m'y intéresser, et par-ci par-là je faisais au hasard une petite remarque qui du reste avait le don de l'agacer toujours. En un an, en travaillant jour et nuit, il n'a pu faire de toutes ses rimes qu'un seul livre qui ne s'est pas vendu du tout. Je lui ai dit: «Ah!… tu vois bien…» par raison, pour l'amener à quelque chose de mieux compris, de plus productif. Il a eu une colère épouvantable, et depuis, une tristesse perpétuelle qui me rendait très-malheureuse. Mes amies me conseillaient de leur mieux: «Voyez-vous, ma chère, c'est l'ennui, la mauvaise humeur d'un homme inoccupé… S'il travaillait un peu plus, il ne serait pas aussi sombre.»
Alors je me suis mise en quête, et tout le monde autour de moi, pour lui chercher une place. J'ai remué ciel et terre, j'ai fait je ne sais combien de visites à des femmes de secrétaires généraux, de chefs de division, je suis allée jusqu'au cabinet du ministre, tout cela sans l'avertir. C'était une surprise que je lui réservais. Je me disais: «Nous verrons bien s'il sera content cette fois.» Enfin, le jour où j'ai reçu sa nomination, une belle enveloppe à cinq cachets, je suis allée la porter sur sa table, folle de joie. C'était l'avenir assuré, l'aisance, le calme du travail, le contentement de soi… Savez-vous ce qu'il m'a dit? Il m'a dit «qu'il ne me pardonnerait jamais.» Après quoi il a déchiré la lettre du ministre en mille morceaux, et il s'est sauvé en battant les portes. Oh! ces artistes, ces pauvres têtes détraquées qui prennent la vie à rebours! Que devenir avec un homme pareil? J'aurais voulu lui parler, le raisonner. Mais non. On me l'avait bien dit: «C'est un fou.» A quoi bon lui parler, d'ailleurs? Nous n'avons pas la même langue. Il ne me comprendrait pas, pas plus que je ne le comprends… Et maintenant nous sommes là tous les deux à nous regarder. Je sens de la haine dans ses yeux, et pourtant j'ai de l'affection pour lui… C'est bien pénible.
VERSION DU MARI
J'avais pensé à tout, pris toutes mes précautions. Je ne voulais pas d'une Parisienne, parce que les Parisiennes me faisaient peur. Je ne voulais pas d'une femme riche qui m'apporterait avec elle tout un train d'exigences. Je craignais aussi la famille, ce terrible enlacement d'affections bourgeoises, accapareuses, qui vous emprisonnent, vous rapetissent, vous étouffent. Ma femme était bien ce que je rêvais. Je me disais: «Elle me devra tout.» Quelle joie de former cet esprit naïf aux belles choses, d'initier cette âme pure à mes enthousiasmes, à mes espérances, de donner la vie à cette statue!
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C'est qu'elle avait l'air, en effet, d'une statue avec ses grands yeux sérieux et calmes, son profil grec si régulier, ses traits légèrement arrêtés et sévères, mais adoucis par le flou des jeunes visages, ce duvet nuancé de rose, l'ombre des cheveux soulevés. Joignez à cela un petit accent provincial qui faisait ma joie, que j'écoutais les yeux fermés comme un souvenir d'heureuse enfance, l'écho d'une vie tranquille dans un coin bien loin, bien ignoré! Et dire que maintenant cet accent-là m'est devenu insupportable!… Mais alors j'avais la foi. J'aimais, j'étais heureux, disposé à l'être encore plus. Plein d'ardeur au travail, j'avais, sitôt marié, commencé un nouveau poëme, et le soir je lui lisais les vers de la journée. Je voulais la faire entrer complètement dans mon existence. Les premières fois, elle me disait: «C'est gentil…» et je lui étais reconnaissant de cette approbation enfantine, espérant qu'à la longue elle comprendrait mieux ce qui faisait ma vie.
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