La malheureuse! comme j'ai dû l'assommer! Après lui avoir lu mes vers, je les lui expliquais, cherchant dans ses beaux yeux étonnés la lueur attendue, croyant l'y voir toujours. Je l'obligeais à me donner son avis et je glissais sur les sottises pour retenir seulement ce que le hasard lui inspirait de bon. J'aurais tant désiré en faire ma vraie femme, la femme d'un artiste!… Mais non! Elle ne comprenait pas. J'avais beau lui lire les grands poëtes, m'adresser aux plus forts, aux plus tendres, les rimes d'or des poëmes d'amour tombaient devant elle avec l'ennui et la froideur d'une averse. Une fois, je me souviens, nous lisions la Nuit d'octobre; elle m'interrompit, pour me demander quelque chose de plus sérieux. J'essayai alors de lui expliquer qu'il n'y a rien de plus sérieux au monde que la poésie, qui est l'essence même de la vie et flotte au-dessus d'elle comme une lumière vibrante où les mots, les pensées s'élèvent et se transfigurent. Oh! le sourire dédaigneux de sa jolie bouche et la condescendance du regard!… On eût dit que c'était un enfant ou un fou qui lui parlait.
* * * * *
Ce que j'ai dépensé ainsi de forces, d'éloquence inutile! Rien n'y pouvait. Je me butais perpétuellement à ce qu'elle appelait le bon sens, la raison, cette excuse éternelle des cœurs secs et des esprits étroits. Et ce n'est pas seulement la poésie qui l'ennuyait. Avant notre mariage, je l'avais crue musicienne. Elle paraissait comprendre les morceaux qu'elle jouait, soulignés par son professeur. A peine mariée, elle a fermé son piano, renoncé à la musique… Savez-vous rien de plus triste que cet abandon par la jeune femme de tout ce qui plaisait dans la jeune fille? La réplique donnée, le rôle fini, l'ingénue quitte son costume. Tout cela n'était qu'en vue du mariage, une surface de petits talents, de jolis sourires et de passagère élégance. Chez elle le changement à été instantané. J'avais d'abord espéré que le goût que je ne pouvais pas lui donner, l'intelligence de l'art, des belles choses, lui viendraient malgré elle dans cet admirable Paris où les yeux, l'esprit s'affinent sans s'en douter. Mais que faire d'une femme qui ne sait pas ouvrir un livre, regarder un tableau, que tout ennuie, qui ne veut rien voir? Je compris qu'il fallait me résigner à n'avoir près de moi qu'une ménagère active et économe, oh! très-économe. La femme selon Proudhon, rien de plus. J'en aurais pris mon parti; tant d'artistes sont dans mon cas! Mais ce rôle modeste ne lui suffisait pas.
Peu à peu, sournoisement, silencieusement, elle est arrivée à éloigner tous mes amis. Devant elle, nous ne nous gênions pas. Nous parlions comme par le passé; et de nos exagérations artistiques, de ces axiomes fous, de ces paradoxes, où l'idée se travestit pour mieux sourire, elle ne comprenait ni la fantaisie ni l'ironie. Tout cela ne faisait que l'irriter et la confondre. Assise dans un petit coin du salon, elle écoutait sans rien dire, se promettant bien d'éliminer un à un tous ceux qui la choquaient si fort. Malgré le bon accueil apparent, on sentait déjà chez moi ce petit courant d'air froid qui vous avertit que la porte est entr'ouverte et qu'il sera bientôt temps de s'en aller.
Mes amis partis, elle les a remplacés par les siens. Je me suis vu envahir par un monde inepte, étranger à l'art, ennuyeux et méprisant profondément la poésie, parce que «ça ne rapporte pas». Exprès, on citait très-haut devant moi les noms des faiseurs à la mode, des fabricants de pièces et de romans à la douzaine:
«Un tel gagne beaucoup d'argent!…»
Gagner de l'argent! tout est là pour ces monstres, et j'avais la douleur de voir ma femme penser avec eux. Dans ce milieu sinistre, toutes ses habitudes provinciales, ses vues mesquines et bornées s'étaient rétrécies encore en une incroyable avarice.
Quinze mille francs de rente! Il me semblait pourtant qu'avec cela on pouvait vivre sans souci du lendemain. Eh bien! non. Je l'entendais toujours se plaindre, parler d'économies, de réformes, de placements avantageux. A mesure qu'elle m'envahissait de ces détails bêtes, je sentais s'en aller de moi le goût et le désir du travail. Parfois elle venait près de ma table, feuilletait dédaigneusement les vers commencés. «Que ça!» disait-elle, en comptant les heures perdues sur ces insignifiantes petites lignes. Ah! si j'avais voulu l'écouter, ce beau nom de poëte, que j'ai mis tant d'années à me faire, traînerait maintenant dans la boue noire des productions à outrance… Et quand je pense qu'à cette même femme j'avais livré d'abord tout mon cœur, tous mes rêves; quand je pense que ce dédain qu'elle me témoigne, parce que je ne gagne pas d'argent, date des premiers moments du mariage. Vraiment, j'en ai honte pour moi et pour elle.
Je ne gagne pas d'argent! Cela explique tout, le reproche de son regard, son admiration pour les banalités productives, jusqu'à cette démarche qu'elle a faite dernièrement pour m'obtenir je ne sais quelle place dans un bureau du ministère.
Par exemple, j'ai résisté. Il ne me reste plus que cela, une volonté inerte, faite à tous les assauts, à toutes les persuasions. Elle peut parler pendant des heures, me glacer de son plus froid sourire, ma pensée lui échappe toujours, lui échappera toujours… Et nous en sommes là! Mariés, condamnés à vivre ensemble, des lieues entières nous séparent, ce nous sommes trop las, trop découragés pour tenter un pas l'un vers l'autre. En voilà pour la vie. C'est horrible!