Eh! quoi, monsieur, voilà où nous en sommes! Voilà ce que vos lois ont fait de l'ancienne chevalerie française!… Ainsi, quand il suffit souvent d'un malentendu pour séparer deux cœurs à jamais, il faut à vos tribunaux des actes de violence pour motiver cette séparation. N'est-ce pas indigne, injuste, barbare, criant?… Penser que, pour recouvrer sa liberté, ma pauvre petite est obligée d'aller tendre son cou au bourreau, de se livrer à toute la fureur du monstre, de l'exciter même… Mais n'importe, notre parti est pris. Il faut des voies de fait. Eh bien! nous en aurons… Dès demain, Nina retourne à Paris. Comment sera-t-elle accueillie? Que va-t-il se passer là-bas? Je n'ose y songer sans frémir. À cette idée, ma main tremble, mes yeux se mouillent… Ah! monsieur… Ah! maître Petitbry… Ah!

LA TANTE INFORTUNÉE DE NINA.

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ÉTUDE DE Me MARESTANG

Avoué près le tribunal de la Seine.

Monsieur Henri de B***, homme de lettres à Paris.

Du calme, du calme, du calme!… Je vous défends d'aller à Moulins, de vous élancer à la poursuite de votre fugitive. Il est plus sage, il est plus sûr de l'attendre chez vous au coin du feu. En somme, que s'est-il passé? Vous refusiez de recevoir cette vieille fille ridicule et méchante; votre femme est allée la rejoindre. Il fallait vous y attendre. La famille est bien forte dans le cœur d'une si jeune mariée. Vous avez voulu aller trop vite. Songez que c'est cette tante qui l'a élevée, qu'elle n'a pas d'autres parents qu'elle… Elle a son mari, me direz-vous… Eh! mon cher enfant, entre nous nous pouvons bien nous faire cet aveu, les maris ne sont pas aimables tous les jours. J'en connais un surtout qui, malgré son bon cœur, est d'une nervosité, d'une violence! Je veux bien que le travail, les préoccupations artistiques y soient pour quelque chose. Toujours est-il que l'oiseau s'est effarouché et qu'il est retourné à son ancienne cage. N'ayez pas peur; il n'y restera pas longtemps. Ou je me trompe fort, ou cette Parisienne d'hier s'ennuiera vite dans ce milieu suranné et ne sera pas longue à regretter les turbulences de son poëte… Surtout ne bougez pas.

Votre vieil ami,

MARESTANG.

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