Maître Marestang, avoué à Paris.
En même temps que votre lettre si raisonnable, si amicale, je reçois un télégramme de Moulins m'annonçant le retour de Nina. Ah! que vous avez été bon prophète! Elle revient ce soir, toute seule, comme elle était partie, sans la moindre démarche de ma part. Il s'agit maintenant de lui arranger une vie si douce, si agréable, qu'elle n'ait jamais plus la tentation de partir. J'ai fait des provisions de tendresse, de patience, pendant cette absence de huit jours. Il n'y a qu'un point sur lequel je ne varie pas: je ne veux plus voir chez nous l'horrible Tata Bobosse, ce bas-bleu de 1820, qui m'a donné sa nièce uniquement dans l'espoir que ma petite célébrité servirait à la sienne. Songez, mon cher Marestang, que depuis mon mariage cette méchante petite vieille s'est toujours mise entre ma femme et moi, roulant sa bosse à travers tous nos plaisirs, toutes nos fêtes, au théâtre, aux expositions, dans le monde, à la campagne, partout. Étonnez-vous après cela que j'aie mis une certaine précipitation à la congédier, à la renvoyer dans sa bonne ville de Moulins. Tenez! mon cher, on ne se doute pas du mal que ces vieilles filles, ignorantes de la vie et soupçonneuses, sont capables de faire dans un jeune ménage. Celle-là avait fourré dans la jolie petite tête de ma femme une provision d'idées fausses, arriérées, saugrenues, un sentimentalisme rococo du temps d'Ipsiboé, du jeune Florange: Ah! si ma dame me voyait!… Pour elle, j'étais un poâte, ce poâte qu'on voit aux frontispices de Renduel ou de Ladvocat, couronné de lauriers, une lyre sur la hanche, et le coup de vent des hautes cimes dans un manteau-crispin à collet de velours. Voilà le mari qu'elle avait promis à sa nièce, et vous pensez si ma pauvre Nina a dû être désillusionnée. Du reste, je conviens que j'ai été bien maladroit avec cette chère enfant. Comme vous dites, j'ai voulu aller trop vite, je l'ai effarouchée. Cette éducation un peu étroite, faussée par le couvent et les rêvasseries sentimentales de la tante, c'était à moi de la refaire tout doucement, en laissant au bouquet provincial le temps de s'évaporer… Enfin tout cela est réparable, puisqu'elle revient… Elle revient, mon cher ami!… Ce soir, j'irai l'attendre à la gare, et nous rentrerons chez nous au bras l'un de l'autre, réconciliés et heureux.
HENRI DE B…
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Nina de B… à sa tante, à Moulins.
Il m'attendait au chemin de fer et m'a reçue en souriant, les bras tendus, comme si je revenais d'un voyage ordinaire. Tu penses si je lui ai fait ma mine la plus glacée. À peine rentrée, je me suis enfermée dans ma chambre, où j'ai dîné toute seule sous prétexte de fatigue. Ensuite, double tour de clef. Il est venu me dire bonsoir à la serrure, et, ce qui m'a bien surprise, s'est éloigné à pas de loup sans colère ni insistance… Ce matin, visite à Me Petitbry; qui m'a donné de longues instructions sur la façon dont je devais m'y prendre, l'heure, l'endroit, les témoins…—Ah! ma chère tante, à mesure que le moment approche, si tu savais comme j'ai peur. Ses colères sont si terribles. Même quand il est doux comme hier, ses yeux ont des éclairs d'orage… Enfin je serais forte en pensant à toi, ma chérie… D'ailleurs, comme m'a dit Me Petitbry, ce n'est qu'un mauvais moment à passer; puis nous reprendrons toutes les deux notre vie d'autrefois, calme et heureuse.
NINA DE B…
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De la même à la même.
Chère tante, je t'écris de mon lit, brisée par l'émotion de cette scène épouvantable. Qui aurait pu croire que les choses tourneraient ainsi? Pourtant toutes mes précautions étaient prises. J'avais prévenu Marthe et sa sœur qui devaient venir à une heure, et choisi pour la grande scène le moment où l'on sort de table, pendant que les domestiques ôtent le couvert dans la salle à manger voisine du cabinet de travail. Dès le matin mes batteries étaient préparées: une heure de gammes, d'études au piano, les Cloches du monastère, les Rêveries de Rosellen, tous les morceaux qu'il déteste. Cela ne l'avait pas empêché de travailler, sans la moindre irritation. Au déjeuner, même patience. Un déjeuner exécrable, des restes, des plats sucrés qu'il ne peut pas souffrir. Et si tu avais vu ma toilette! Une robe à pèlerine qui a cinq ans de date, un petit tablier de soie noire, des cheveux défrisés!… Je cherchais sur son front des signes d'irritation, ce pli droit si connu que monsieur creuse entre ses sourcils à la moindre contrariété. Eh bien! non, rien. C'était à croire qu'on m'avait changé mon mari. Il m'a dit d'un ton calme, un peu triste: