Avez-vous quelquefois rencontré ces dames dans le monde? Dès qu'elles entrent, il y a une rumeur. Depuis longtemps, on connaît les deux aînées; mais elles sont toujours si parées, si pimpantes, que c'est à qui les prendra pour danseuses. Elles ont du succès autant que les sœurs cadettes, presque autant que la mère autrefois; d'ailleurs une grâce à porter les chiffons, les bijoux à la mode, un laisser-aller si charmant, des rires fous d'enfants mal élevées, des façons de s'éventer à l'espagnole… Malgré tout, elles ne se marient pas. Jamais aucun admirateur n'a pu résister au spectacle de cet intérieur singulier. Le gâchis des dépenses inutiles, le manque d'assiettes, la profusion de vieilles tapisseries à trous, de lustres antiques disloqués et dédorés, le courant d'air des portes, le coup de sonnette des créanciers, le négligé de ces demoiselles en pantoufles et en peignoirs traînant d'hôtel garni, mettent en fuite les mieux intentionnés. Que voulez-vous? Tout le monde ne se résigne pas à accrocher près de soi pour la vie le hamac d'une femme oisive.
Je le crains bien, les demoiselles Simaise ne se marieront pas. Elles ont eu pourtant une occasion magnifique et unique de le faire pendant la Commune. La famille s'était réfugiée en Normandie dans une petite ville très-processive, pleine d'avoués, de notaires, d'agents d'affaires. Le père, à peine arrivé chercha des travaux. Son renom de sculpteur le servit; et comme il y avait de lui sur une place publique de la ville une statue de Cujas, ce fut parmi les notabilités de l'endroit à qui lui commanderait son buste. Immédiatement la mère accrocha son hamac dans un coin de l'atelier, et ces demoiselles organisèrent de petites fêtes. Elles eurent tout de suite beaucoup de succès. Ici du moins, la pauvreté semblait un accident d'exil, l'en-l'air de l'installation avait une raison d'être. Ces belles élégantes riaient elles-mêmes, très-haut de leur misère. On était parti sans rien emporter. De Paris fermé rien ne pouvait venir. Pour elles, c'était un charme de plus. Cela faisait penser aux tziganes en voyage qui peignent leurs beaux cheveux dans une grange, et se désaltèrent aux ruisseaux. Les moins poétiques les comparaient dans leur esprit aux exilées de Coblentz, aux dames de la cour de Marie-Antoinette parties bien vite, sans poudre ni paniers, ni camérières, obligées à toutes sortes d'expédients, apprenant à se servir elles-mêmes, et gardant la frivolité des cours de France, le sourire si piquant des mouches disparues.
Chaque soir, une foule de bazochiens éblouis encombrait l'atelier Simaise. Avec un piano de louage, tout ce monde polkait, valsait, scottischait—on scottische encore en Normandie… «Je finirai bien par en marier une,» se disait le père Simaise; et le fait est que, la première partie, toutes les autres auraient suivi. Malheureusement la première ne partit pas, mais il s'en fallut de bien peu. Parmi les nombreux valseurs de ces demoiselles, dans ce corps de ballet d'avoués, de substituts, de notaires, le plus enragé pour la danse était un avoué veuf, très-assidu près de la fille aînée. Dans la maison on l'appelait «le premier avoué dansant», en souvenir des ballets de Molière; et certes, à voir le train dont le gaillard tourbillonnait, le papa Simaise fondait sur lui les plus grandes espérances. Mais les gens d'affaires, ça ne danse pas comme tout le monde. Celui-là, tout en valsant, faisait ses petites réflexions: «Cette famille Simaise est charmante… Tra la la… La la la… mais ils ont beau me presser… la la la… la la lère… je ne conclurai rien avant que les portes de Paris soient rouvertes… Tra la la… et que j'aie pu prendre mes renseignements… la la la…» Ainsi pensait le premier avoué dansant; et, en effet, sitôt Paris débloqué, il se renseigna sur la famille, et le mariage fut manqué.
Depuis, les pauvres petites en ont manqué bien d'autres. Mais cela n'a troublé en rien la gaieté de ce singulier ménage. Au contraire, plus ils vont, plus ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travestis.
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VIII
FRAGMENT D'UNE LETTRE DE FEMME TROUVÉE RUE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS
«… m'en a coûté pour avoir épousé un artiste. Ah! ma chérie, si j'avais su!… mais les jeunes filles se font sur toutes choses de si singulières idées. Figure-toi qu'à l'Exposition, quand je voyais sur le livret ces adresses lointaines de rues calmes, à l'extrême bout de Paris, je m'imaginais des vies paisibles, sédentaires, toutes au travail et à la famille, et je me disais, sentant d'avance combien je serais jalouse: «Voilà comme je veux un mari. Il sera toujours avec moi. Nous passerons toutes nos journées ensemble, lui à son tableau ou à sa sculpture, moi lisant, cousant à ses côtés dans le jour recueilli de l'atelier. «Pauvre innocente, va! Je ne me doutais pas alors de ce que c'était qu'un atelier, ni du singulier monde qu'on y rencontre. Jamais, en regardant ces statues de déesses si effrontément décolletées, l'idée ne me serait venue qu'il y avait des femmes assez osées pour… Et que moi-même je… Sans cela je te prie de croire que je n'aurais pas épousé un sculpteur. Ah! mais non, par exemple… Je dois dire qu'à la maison ils étaient tous contre ce mariage, malgré la fortune de mon mari, son nom déjà célèbre, le bel hôtel qu'il faisait bâtir pour nous deux. C'est moi seule qui l'ai voulu. Il était si élégant, si charmant, si empressé. Je trouvais pourtant qu'il se mêlait un peu trop de ma toilette, de mes coiffures: «Relevez donc vos cheveux comme ceci, là…» et monsieur s'amusait à placer une fleur tout au milieu de mes boucles avec bien plus d'art que n'importe laquelle de nos modistes. Tant d'expérience chez un homme, c'était effrayant, n'est-ce pas? J'aurais dû me méfier… Enfin tu vas voir. Écoute.
Nous revenions de notre voyage de noces. Pendant que je m'installais dans mon joli appartement si bien meublé, tout ce paradis que tu connais, mon mari sitôt arrivé s'était mis au travail et passait ses journées à son atelier, en dehors de l'hôtel. Le soir, en rentrant, il me parlait avec fièvre de son exposition prochaine. Le sujet était une «dame romaine sortant du bain.» Il voulait faire rendre au marbre ce petit frisson de la peau au contact de l'air, la mouillure des fins tissus plaquant sur les épaules, et toutes sortes d'autres belles choses que je ne me rappelle plus. Entre nous, quand il me parle de sa sculpture, je ne comprends pas toujours très-bien. Tout de même, je disais de confiance: «Ce sera très-joli…» et je me voyais déjà sur le sable fin des allées, admirant l'œuvre de mon mari, un beau marbre tout blanc sur la tenture verte, pendant qu'on murmurait derrière moi: «la femme de l'auteur…»
Enfin, un jour, curieuse de voir où nous en étions de notre dame romaine, j'eus l'idée d'aller le surprendre à son atelier, que je ne connaissais pas encore. C'était une de mes premières sorties toute seule, et je m'étais faite belle; dam!… En arrivant, je trouvai la porte du petit jardin, au rez-de-chaussée, grande ouverte. J'entrai donc tout droit, et, juge de mon indignation quand j'aperçus mon mari, en blouse blanche comme un maçon, mal peigné, les mains sales de terre, ayant en face de lui une femme, ma chère, une grande créature debout sur un tréteau, presque pas vêtue, et l'air tranquille dans cette tenue, comme si elle l'avait trouvée parfaitement naturelle. Toute une vilaine défroque remplie de boue, des bottines de course, un chapeau rond avec une plume défrisée, était jetée à côté d'elle, sur une chaise. J'ai vu tout cela très-vite, car tu comprends si je me suis sauvée. Étienne voulait me parler, me retenir, mais j'eus un geste d'horreur pour ses mains pleines de glaise, et je courus chez maman, où j'arrivai à peine vivante. Tu vois mon entrée d'ici: