«Ah! mon Dieu, mon enfant, qu'est-ce que tu as?»

Je raconte à maman ce que je viens de voir, comment était cette affreuse femme, dans quel costume. Et je pleurais, je pleurais… Ma mère, très-émue, essaye de me consoler, m'explique que ce devait être un modèle.

«Comment!… mais c'est abominable… On ne m'avait pas parlé de ça, avant de me marier!…».

Là-dessus voilà Étienne qui arrive tout effaré, et tâche à son tour de me faire comprendre qu'un modèle n'est pas une femme comme une autre, et que, d'ailleurs, les sculpteurs ne peuvent pas s'en passer; mais ces raisons ne me persuadent guère, et je déclare formellement que je ne veux plus d'un mari qui passe ses journées en tête-à-tête avec des demoiselles dans cette tenue-là.

«Voyons, mon ami, dit alors cette pauvre maman qui s'efforce de tout arranger, est-ce que, par convenance pour votre femme, vous ne pourriez pas remplacer cela par un semblant, un cartonnage?»

Mon mari mordait sa moustache avec fureur:

«Mais c'est impossible, ma chère maman.

—Pourtant, mon cher, il me semble… Tenez, nos modistes ont des têtes en carton qui leur servent à monter les bonnets… Eh bien, ce qu'on fait, pour la tête, ne pourrait-on pas le faire pour…?»

Il paraît que ce n'était pas possible. C'est du moins ce qu'Étienne essaya de nous démontrer longuement, avec toutes sortes de détails, de mots techniques. Il avait vraiment l'air très-malheureux. Je le regardais du coin de l'œil tout en essuyant mes larmes, et je voyais bien que mon chagrin l'affligeait beaucoup. Enfin, après une interminable discussion, il fut convenu que, puisque le modèle était indispensable, toutes les fois qu'elle viendrait, je serais là. Il y avait justement, à côté de l'atelier, un petit débarras très-commode, d'où je pourrais voir sans être vue.—C'est honteux, diras-tu, d'être jalouse d'espèces pareilles et de montrer sa jalousie. Mais, vois-tu, ma biche, il faut avoir passé par ces émotions-là pour pouvoir en parler.

Le lendemain, le modèle devait venir. Je prends donc mon courage à deux mains et je m'installe dans ma logette, avec la condition expresse qu'au moindre coup frappé â la cloison, mon mari viendrait vite vers moi. À peine étais-je enfermée, le vilain modèle de l'autre jour arrive, attifée Dieu sait comme, avec une tournure si misérable que je me demandais comment j'avais pu être jalouse d'une femme qui s'en va dans la rue sans manchettes blanches aux poignets, avec un vieux châle à franges vertes. Eh bien, ma chère, quand j'ai vu cette créature jeter son châle, sa robe au milieu de l'atelier, se défaire avec cette aisance, cette impudeur, cela m'a fait un effet que je ne peux pas te dire. La colère m'étouffait… Vite je frappe à la cloison… Étienne arrive. Je tremblais, j'étais pâle. Il se moque de moi, me rassure tout doucement, et s'en retourne à son travail… Maintenant la femme était debout, à demi nue, ses grands cheveux dénoués et tombant dans le dos avec une lourdeur lisse. Ce n'était plus la créature de tout à l'heure, mais presque une statue déjà, malgré sa mine fatiguée et commune. J'avais le cœur serré. Cependant je ne dis rien. Tout à coup, j'entends mon mari qui crie: «La jambe gauche… Avancez la jambe gauche.» Et, comme le modèle ne comprenait pas bien, il s'approcha d'elle, et… Ah! pour le coup, je n'y tiens plus. Je tape. Il ne m'entend pas. Je tape encore, je tape avec fureur. Cette fois il accourt, le sourcil un peu froncé, dans la fièvre du travail.