«Voyons, Armande… soyez donc raisonnable!…» Et moi, tout en larmes, j'appuyais la tête sur son épaule: «C'est plus fort que moi, mon ami… Je ne peux pas… je ne peux pas…» Alors, brusquement, sans me répondre, il passa dans l'atelier et fit un signe à cette horreur de femme qui s'habilla et partit.
Pendant quelques jours, Étienne ne retourna pas à son atelier. Il restait près de moi, ne sortait plus, refusait même de voir ses amis, toujours très-bon d'ailleurs, mais l'air si triste. Une fois je lui demandai bien timidement: «Vous ne travaillez donc plus?» ce qui me valut cette réponse: «On ne travaille pas sans modèle.» Je n'eus pas le courage d'insister, car je sentais combien j'étais coupable, et qu'il avait le droit de m'en vouloir. Pourtant, à force de tendresses, de gentillesses, j'obtins de lui qu'il retournerait à son atelier et qu'il essayerait de finir sa statue, de… Comment donc disent-ils ça?… de chic, c'est-à-dire d'imagination; bref, le procédé de maman. Moi, je trouvais cela très-faisable; mais le pauvre garçon avait bien du mal. Tous les soirs, il rentrait crispé, découragé, presque malade. Pour le remonter, j'allais le voir souvent. Je disais toujours: C'est charmant. Mais le fait est que la statue n'avançait guère. Je ne sais pas même s'il y travaillait. Quand j'arrivais, je le trouvais toujours en train de fumer sur son divan, ou bien roulant des boulettes d'argile qu'il envoyait rageusement contre le mur.
Une après-midi que j'étais là à regarder cette pauvre dame romaine, ébauchée à demi, si longue à sortir de son bain, une idée fantasque me traversa l'esprit. La Romaine était à peu près de ma taille… peut-être qu'à la rigueur je pourrais…
«Qu'est-ce qu'on appelle une jolie jambe?» demandai-je tout à coup à mon mari.
Il m'expliqua cela très au long, en me montrant ce qui manquait encore à sa statue et qu'il ne pouvait pas parvenir à lui donner sans un modèle… Pauvre garçon! Il avait l'air si navré en disant cela… Sais-tu ce que j'ai fait… Ma foi, tant pis, j'ai ramassé bravement la draperie qui traînait dans un coin, je suis allée dans ma logette; puis, tout doucement, sans rien dire, pendant qu'il regardait encore sa statue, je suis venue me mettre sur l'estrade en face de lui, dans le costume et l'attitude où j'avais vu cet affreux modèle… Ah! ma chérie, quelle émotion quand il a relevé la tête! J'avais envie de rire et de pleurer. J'étais rouge… Et cette maudite mousseline qu'il fallait rajuster de tous les côtés… C'est égal! Étienne avait l'air si ravi que cela m'a rassurée bien vite. Figure-toi, ma chère, qu'à l'entendre…
* * * * *
IX
LA VEUVE D'UN GRAND HOMME
Quand on apprit qu'elle se remariait, cela n'étonna personne. Malgré tout son génie, peut-être même à cause de son génie, le grand homme lui avait fait quinze ans d'une vie très-dure, traversée de caprices, de fantaisies éclatantes dont Paris s'était quelquefois occupé. Sur la grande route de gloire qu'il avait parcourue triomphalement et à toute vitesse, comme ceux qui doivent mourir jeunes, elle l'avait suivi, humble et craintive, assise dans un coin du char, s'attendant toujours à des chocs. Quand elle se plaignait, parents, amis, tout le monde était contre elle: «Respectez ses faiblesses, lui disait-on, ce sont les faiblesses d'un dieu. Ne le troublez pas, ne le dérangez pas. Songez que votre mari n'est pas à vous seulement. Il appartient bien plus au pays, à l'art, qu'à la famille… Et qui sait si chacune de ces fautes que vous lui reprochez ne nous a pas valu des œuvres sublimes?…» À la fin pourtant, lassée de tant de patience, elle eut des révoltes, des indignations, des injustices, si bien qu'au moment où le grand homme mourut, ils étaient prêts à plaider en séparation et à traîner leur beau nom célèbre à la troisième page des journaux à scandale.
Après les agitations de cette union malheureuse, les inquiétudes de la dernière maladie, et le coup subit de la mort qui avait réveillé pour un moment l'affection primitive, les premiers mois de son veuvage firent à la jeune femme l'effet salutaire, reposant, d'une saison de bains. La retraité forcée, le charme tranquille de la douleur apaisée lui donnèrent à trente-cinq ans une seconde jeunesse presque aussi séduisante que la première. D'ailleurs le noir lui allait bien; puis elle avait la contenance responsable, un peu fière, d'une femme restée seule dans la vie avec tout l'honneur d'un grand nom à porter. Très-soigneuse de la gloire du défunt, cette gloire maudite qui lui avait coûté tant de larmes et qui maintenant grandissait de jour en jour comme une fleur splendide nourrie par la terre noire du tombeau, on la voyait, entourée de ses longs voiles sombres, apparaître chez les directeurs de théâtres, chez les éditeurs, s'occupant de faire reprendre les opéras de son mari, surveillant l'impression des œuvres posthumes, des manuscrits inachevés, apportant à tous ces détails une espèce de soin solennel et comme un respect de sanctuaire.