Efforts perdus! Au lieu de me répondre, elle tournait péniblement la tête vers la muraille, comme si elle avait craint que son dernier regard me livrât son secret… Et c'est ainsi qu'elle est morte, la malheureuse! Morte en se dérobant, menteuse jusqu'au bout.
* * * * *
XI
LA COMTESSE IRMA
«M. Charles d'Athis, homme de lettres, a l'honneur de vous faire part de la naissance de son fils Robert.
«L'enfant se porte bien.»
Tout le Paris lettré et artistique a reçu, il y a une dizaine d'années, ce petit billet de part sur papier satiné, aux armes des comtes d'Athis-Mons, dont le dernier, Charles d'Athis, avait su—si jeune encore—se faire un vrai renom de poëte.
«… L'enfant se porte bien.»
Et la mère? Oh! celle-là, la lettre n'en parlait pas. Tout le monde la connaissait trop. C'était la fille d'un vieux braconnier de Seine-et-Oise, un ancien modèle qu'on appelait Irma Sallé, et dont le portrait avait traîné dans toutes les expositions, comme l'original dans tous les ateliers. Son front bas, sa lèvre relevée à l'antique, ce hasard d'un visage de paysanne ramené aux lignes primitives—une gardeuse de dindons avec des traits grecs—ce teint un peu hâlé des enfances en plein air, qui donne aux cheveux blonds des reflets de soie pâle, faisaient à cette drôlesse une espèce d'originalité sauvage que complétaient deux yeux d'un vert magnifique, enfoncés sous d'épais sourcils.
Une nuit, en sortant d'un bal de l'Opéra, d'Athis l'avait emmenée souper, et depuis deux ans le souper continuait. Mais, quoique Irma fût entrée complètement dans la vie du poëte, ce billet de part insolent et aristocratique vous indique assez le peu de place qu'elle y tenait. En effet, dans ce ménage provisoire, la femme n'était guère plus qu'une intendante, apportant à gérer la maison du poëte-gentilhomme l'âpreté de sa double nature de paysanne et de courtisane, et s'efforçant, à n'importe quel prix, de se rendre indispensable. Trop rustique et trop sotte pour jamais rien comprendre au génie de d'Athis, à ces beaux vers raffinés et mondains qui faisaient de lui une sorte de Tennyson parisien, elle avait su pourtant se plier à tous ses dédains, à toutes ses exigences, comme si au fond de cette nature vulgaire il était resté un peu de l'admiration humiliée de la paysanne pour le noble, de la vassale pour son seigneur. La naissance de l'enfant ne fit qu'accentuer sa nullité dans la maison.