—-Pourtant, bégaya Guillardin avec une hésitation comique, j'ai… j'ai beaucoup travaillé.
—-Oui, beaucoup, énormément. Vous êtes un piocheur, un manœuvre, un grand abatteur de besogne. Vous comptez vos journées à l'heure; comme un cocher de fiacre. Mais le rayon, mon cher; l'abeille d'or qui traverse le cerveau du véritable artiste en y mettant l'éclair et le bourdonnement de ses ailes, quand vous a-t-elle rendu visite? Pas une fois, vous le savez bien. Elle vous a toujours fait peur, la divine petite abeille! Et cependant, c'est elle qui donne le vrai talent. Ah! j'en connais qui travaillent aussi, mais autrement que vous, avec tout le trouble, toute la fièvre des chercheurs, et qui n'arriveront jamais où vous êtes… Tenez! convenons d'une chose, pendant que nous sommes seuls. Votre talent à vous, ç'a été d'épouser une jolie femme.
—-Monsieur!…» fit Guillardin, en devenant tout rouge.
La voix reprit sans s'émouvoir:
«À la bonne heure! Voilà une indignation qui me fait plaisir. Elle me prouve ce que tout le monde sait, du reste: vous êtes certainement plus bête que coquin… Là, là, vous n'avez pas besoin de me faire ces yeux furibonds. D'abord, si vous me touchez, si j'ai seulement un faux pli ou un accroc, impossible d'aller à là séance; et Mme Guillardin ne serait pas contente. Car enfin c'est à elle que revient toute la gloire de cette belle journée. C'est elle que les cinq académies vont recevoir tout à l'heure, et je vous réponds que si j'arrivais à l'Institut passé sur sa jolie taille, toujours élégante et droite malgré l'âge, j'aurais un autre succès qu'avec vous… Que diable! monsieur Guillardin, il faut se rendre compte des choses! Vous lui devez tout à cette femme-là; tout, votre hôtel, vos quarante mille francs de rente, vos croix, vos lauriers, vos médailles…»
Et d'un geste de manchot, l'habit vert avec sa manche brodée montrait au malheureux sculpteur les cadres glorieux accrochés au mur de son alcôve. Puis, comme s'il eût voulu, pour mieux torturer sa victime, prendre tous les aspects, toutes les attitudes, cet habit cruel se rapprocha de la cheminée, et se penchant en avant sur son fauteuil d'un petit air vieillot et confidentiel, il parla familièrement sur le ton d'une camaraderie déjà ancienne:
«Voyons, mon vieux, ça paraît te faire de la peine, ce que je te dis là. Il faut pourtant bien que tu saches ce que tout le monde sait. Et qui te l'apprendra, si ce n'est pas ton habit? Tiens! raisonnons un peu. Qu'est-ce que tu avais en te mariant? Rien. Qu'est-ce que ta femme t'a apporté? Zéro. Alors comment t'expliques-tu ta fortune actuelle? Tu vas me dire encore que tu as beaucoup travaillé. Mais, malheureux, en travaillant jour et nuit, avec les faveurs, les commandes du gouvernement, qui ne t'ont certes pas manqué depuis ton mariage, tu n'as jamais gagné plus de quinze mille francs par an. Crois-tu que cela suffisait dans une maison comme la vôtre? Songe que la belle Mme Guillardin a toujours été citée comme une élégante, lancée dans tous les mondes où l'on dépense… Parbleu! je sais bien que, claquemuré du matin au soir dans ton atelier, tu n'as jamais réfléchi à ces choses-là. Tu te contentais de dire à tes amis: «J'ai une femme étonnante pour s'entendre aux affaires. Avec ce que je gagne et le train que nous menons, elle s'arrange encore pour nous faire des économies.»
C'est toi qui étais étonnant, pauvre homme… La vérité, c'est que tu avais épousé un de ces jolies monstres comme il s'en trouve dans Paris, une femme ambitieuse et galante, sérieuse pour ton compte et légère pour le sien, sachant mener du même train vos affaires et son plaisir. La vie de ces femmes-là, mon cher, ressemble à un carnet de bal où l'on alignerait des chiffres à côté des noms des danseurs. La tienne s'est fait ce raisonnement: «Mon mari n'a pas de talent, pas de fortune, pas grande tournure non plus; mais c'est un excellent homme, complaisant, crédule, aussi peu gênant que possible. Qu'il me laisse m'amuser tranquille, je me charge, moi, de lui donner tout ce qui lui manque.» Et à partir de ce jour-là, l'argent, les commandes, les croix de tous les pays ont commencé à pleuvoir dans ton atelier avec leur joli son métallique, leurs cordons de toutes les couleurs. Regarde ma brochette… Puis, un matin, la fantaisie est venue à madame—fantaisie de beauté mûre—d'être la femme d'un académicien, et c'est sa main finement gantée qui t'a ouvert une à une toutes les portes du sanctuaire… Dame! mon vieux, ce qu'il t'en a coûté pour porter les palmes vertes, tes collègues seuls pourraient te le dire…
—Tu mens, tu mens!… cria Guillardin, étranglé par l'indignation.
—Eh! non, mon vieux, je ne mens pas… Tu n'as qu'à regarder autour de toi tout à l'heure en entrant en séance. Tu verras de la malice au fond de tous les yeux, des sourires au coin de toutes les lèvres, pendant qu'on chuchotera sur ton passage: «Voilà le mari de la belle Mme Guillardin.» Car tu ne seras jamais que cela dans la vie, mon cher, le mari d'une jolie femme…»