Ce qu'il y a de vraiment étonnant dans les Lettres de mon Moulin, c'est que, étant l'œuvre d'un jeune homme, elles n'ont aucun des défauts de la jeunesse. La jeunesse est l'âge des hésitations, des tâtonnements, des imitations maladroites; or les Lettres sont d'une sûreté, d'une fermeté de dessin, d'une originalité, d'une maturité, d'une possession de soi qui confondent. La jeunesse est l'âge des excès, de l'exubérance, de la démesure, de l'outrance; or les Lettres sont d'une sobriété, d'une mesure, d'une simplicité attiques.

Et d'autre part, n'ayant aucune des imperfections de la jeunesse, les Lettres de mon Moulin en ont toutes les qualités: la fraîcheur, la spontanéité, le naturel, la verve, la facilité, et ce charme indéfinissable qui se dégage, comme la senteur du thym et du romarin, de toute l'œuvre et de toute la personnalité de Daudet. Les Lettres, c'est le chant de la cigale à l'aube, c'est la source limpide jaillissant de la montagne.

Les Lettres de mon Moulin ne sont pas seulement un chef-d'œuvre littéraire, elles sont une date et un document historiques, une œuvre représentative. Elles sont l'apport, la contribution de la Provence au trésor commun des lettres françaises. Elles se rattachent (n'en déplaise à Jules Lemaître) à l'un des mouvements les plus intéressants de la littérature contemporaine: le mouvement du Félibrige et la Renaissance provençale. La Provence doit beaucoup à la nature, elle doit beaucoup aussi à ses écrivains. Quelle région de France a été comme elle chantée par ses enfants? Quelle autre province peut revendiquer en notre génération une pléiade de poètes et de fins lettrés comme Aubanel et Roumanille, comme Félix Gras et Mazel, comme Marieton et Aicard, comme Mistral enfin, poète primitif égaré en plein dix-neuvième siècle, aède qui incarne l'âme de sa race, comme Walter Scott incarne l'Écosse, comme Runeberg incarne la Finlande, Mistral, le grand vieillard inspiré que l'an passé toute la France acclamait et que déjà en 1859 Lamartine saluait comme l'Homère de la Provence.

Daudet ne s'est pas servi, comme Roumanille et Mistral, du dialecte provençal, du vieux parler roman et romain aux innombrables quartiers de noblesse linguistique, il n'a pas écrit en langue d'oc, en langue d'or. Il n'en appartient pas moins au Félibrige. Il a interprété les Félibres, il les a soutenus, il les a glorifiés. Sans se lasser il a porté témoignage pour son pays, pour son peuple, pour ses poètes.

Dans une des Lettres de mon Moulin il a dit du poème de Mistral, de Calendal: «Ce qu'il y a avant tout dans le poème, c'est la Provence,—la Provence de la mer, la Provence de la montagne,—avec son histoire, ses mœurs, ses légendes, ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles! La Provence vivra éternellement dans Mireille et dans Calendal

Ce que Daudet dit de l'œuvre de Mistral, on peut le redire de l'œuvre de Daudet. Oui, la Provence vivra éternellement dans Numa Roumestan, dans l'Arlésienne, dans Tartarin, dans les Lettres de mon Moulin. Ce qui revit dans ces livres, c'est toute la terre provençale, la transparence de sa lumière, l'harmonie de ses lignes, la gloire de ses souvenirs, la Provence des Césars, la Provence des Papes, le Royaume d'Arles, le plus beau royaume que Dieu ait jamais créé, après le royaume du ciel. Et ce que l'œuvre de Daudet a surtout évoqué, c'est l'âme de la race, son éloquence enflammée, sa passion impétueuse, son imagination, ses mirages, son sens de la forme, sa finesse, sa malice, ses aspirations, les ardeurs de son tempérament comme les ardeurs de son ciel, ses joies mais aussi sa mélancolie—car dans l'œuvre de Daudet la note triste s'ajoute toujours à la note gaie, les larmes se mêlent toujours au sourire, et l'humour de Dickens à l'ironie d'Anatole France.

Daudet aimait la Provence avec toute son âme de poète et avec tous les souvenirs et les regrets de son enfance. Transplanté à peine adolescent dans la capitale, il garda toute sa vie la nostalgie des jeunes années. Il avait quitté la Provence pour Paris, mais il aimait à croire qu'il l'avait quittée non pas comme le «déraciné» qui s'arrache à jamais du sol natal, mais comme l'envoyé et le plénipotentiaire qui continue de représenter et de défendre à l'étranger la dignité et les intérêts du pays qui l'envoie. Daudet voulut être à Paris et dans le monde l'ambassadeur de la littérature provençale.

Et son amour instinctif se transforma de plus en plus en un amour raisonné. Il se convainquit de bonne heure que si le patriotisme a sa racine dans l'attachement à la terre, le moyen le plus simple et le plus naturel d'être patriote était d'aimer la petite patrie dans la grande. On peut dire que cette conviction fut toute la politique du poète. L'ancien secrétaire du duc de Morny, l'ami de Gambetta, le créateur de Numa Roumestan, qui avait si admirablement observé les mœurs politiques de son temps, ne voulut jamais épouser les querelles d'un parti. La résurrection de la vie provinciale, la décentralisation, le régionalisme, voilà tout son programme. Et voilà pourquoi Daudet se passionna toujours pour la Renaissance littéraire de la Provence, instrument de sa Renaissance politique. Voilà pourquoi il descendit pour l'amour de son pays aux tâches les plus humbles; voilà pourquoi il ne dédaigna pas, lui, écrivain illustre, de traduire laborieusement le roman inconnu de Bonnet, le poète-jardinier.

Et le poète a été récompensé d'avoir tant aimé. Car si la Provence doit beaucoup à Daudet, Daudet doit infiniment à la Provence. Il lui doit le meilleur de son œuvre. Je ne voudrais certes pas diminuer le Daudet de la seconde manière, le Daudet de Fromont jeune, de Jack, l'humoriste exquis qu'on a si souvent comparé à Dickens. Et je sais bien tout ce qu'il y a de puissance et d'originalité dans le Daudet réaliste et naturaliste de Sapho, du Nabab, de l'Immortel. J'accorderais même volontiers que, dans l'atmosphère ardente de Paris, sous l'influence des Goncourt et des Flaubert, le talent de Daudet se développa rapidement, qu'il gagna en vigueur, en expérience, en observation minutieuse de la vie, en intensité, en maturité, en ampleur.

Mais il n'en reste pas moins que ses meilleures œuvres réalistes ne sont pas sans avoir quelque chose de forcé, de tendu, d'artificiel. De même qu'Anatole France ne retrouvera plus le charme subtil du Crime de Sylvestre Bonnard, ni Pierre Loti le charme pénétrant de Pêcheur d'Islande, Daudet ne retrouvera plus l'originalité, la naïveté, la gaieté franche, le sourire mêlé de larmes qui nous ravissent dans ses écrits provençaux. Nous n'entendrons plus le chant clair et strident de la cigale, ni le murmure de la Source des Alpilles, ni le souffle vivifiant du mistral. Et bientôt la terrible maladie, rançon de l'existence parisienne, la névrose des poètes, viendra prématurément briser et torturer cette merveilleuse organisation d'impressionniste, et pendant vingt ans mettra à l'épreuve son âme héroïque et souriante dans la souffrance.