«Que faites-vous donc là, mon cher enfant?» Astier-Réhu, radieux, avait passé son bras sous celui de son élève. Il suivit le geste du poète lui montrant, sur le trottoir en face, ce navrant tableau parisien. «En effet..., en effet...» Mais ses gros yeux de pédagogue ne savaient rien voir que dans les livres, sans notion directe ni émue des choses de la vie. Même, à sa façon d'enlever Freydet, de lui dire en l'entraînant: «Accompagnez-moi donc jusqu'à l'Institut,» on sentait que le maître désapprouvait ces musarderies de la rue, voulait qu'on fût plus sérieux que cela. Et doucement appuyé au bras du disciple préféré, il lui contait sa joie, son ravissement, la miraculeuse trouvaille qu'il venait de faire: une lettre de la grande Catherine à Diderot sur l'Académie, et cela, juste à l'approche de son compliment au grand-duc. Il comptait la lire en séance, cette merveille des merveilles, peut-être même offrir à Son Altesse, au nom de la Compagnie, l'autographe de son aïeule. Le baron Huchenard en crèverait de male envie.

«A propos, vous savez, mes Charles-Quint?... Calomnie, pure calomnie... J'ai là de quoi le confondre, ce Zoïle!» De sa grosse main courte, il frappait sur le maroquin d'une lourde serviette et, dans l'expansion de sa joie, voulant que Freydet fut heureux aussi, il le ramenait à leur conversation de la veille, à sa candidature au premier fauteuil vacant. Ce serait si charmant, le maître et l'élève, assis tous deux côte à côte sous la coupole! «Et vous verrez que c'est bon, comme on est bien ... on ne peut se le figurer avant d'y être.» A l'entendre, il semblait qu'une fois là, ce fût fini des tristesses, des misères de la vie. Elles battaient le seuil sans entrer. On planait très haut, dans la paix, dans la lumière, au-dessus de l'envie, de la critique, consacré. Tout! on avait tout, on ne désirait plus rien... Ah! l'Académie, l'Académie, ses détracteurs en parlaient sans la connaître, ou par rage jalouse de n'y pouvoir entrer, les babouins!...

Sa forte voix sonnait, faisait retourner le monde tout le long du quai. Quelques-uns le reconnaissaient, prononçaient le nom d'Astier-Réhu. Sur le pas de leurs boutiques, les libraires, les marchands de curiosités et d'estampes, habitués à le voir passer à des heures régulières, saluaient d'un respectueux mouvement de retraite.

«Freydet, regardez ça!...» Le maître lui montrait la palais Mazarin devant lequel ils arrivaient... «Le voilà, mon Institut, le voilà comme il m'apparaissait dès mon plus jeune âge, en écusson sur la couverture des Didot. Dès lors, je m'étais dit: «J'y entrerai...» et j'y suis entré... A votre tour de vouloir, cher enfant... à bientôt...»

Il franchit d'un pas alerte le portail à gauche du corps principal, s'élança dans une suite de grandes cours pavées, majestueuses, pleines de silence, où son ombre s'allongeait.

Il avait disparu que Freydet regardait encore, repris, immobile, et sur sa bonne figure hâlée et pleine, dans ses yeux globuleux et doux, il y avait la même expression qu'aux mufles d'hommes-chiens, là-bas, devant la caserne, attendant la soupe. Désormais, en regardant l'Institut, sa figure prendrait toujours cette expression-là.


V

Ce soir, dîner de gala, puis réception intime à l'hôtel Padovani. Le grand-duc Léopold reçoit à la table de «sa parfaite amie,» comme il appelle la duchesse, quelques membres triés des différentes sections de l'Institut, et rend ainsi aux cinq Académies la politesse de leur accueil, les coups d'encensoir de leur directeur. Comme toujours, chez l'ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement représenté, mais l'Institut prime tout, et la place même des convives précise l'intention du dîner. Le grand-duc, assis en face de la maîtresse de maison, a Madame Astier à sa droite, à sa gauche la comtesse de Foder, femme du premier secrétaire de l'ambassade finlandaise, faisant fonction d'ambassadeur. La droite de la duchesse est occupée par Léonard Astier, la gauche par Monseigneur Adriani, nonce du Pape; puis suivent et s'alternent le baron Huchenard pour les Inscriptions et Belles-Lettres, Mourad-Bey ambassadeur de Turquie, le chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, le ministre de Belgique, le musicien Landry de l'Académie des beaux-arts, Danjou, l'auteur dramatique, un des cabotins de Picheral, enfin le prince d'Athis, qui, par son double titre de ministre plénipotentiaire et de membre de l'Académie des sciences morales et politiques, donne bien la note à deux teintes du salon. En bout de table, le général aide de camp de Son Altesse, le jeune garde-noble comte Adriani, neveu du Nonce, et Lavaux, l'indispensable, l'homme de toutes les fêtes.

Le féminin manque d'agrément. Rousse et vive, toute menue, engoncée de dentelles jusqu'au bout de son petit nez pointu, la comtesse de Foder a l'air d'un écureuil enrhumé. La baronne Huchenard, moustachue, sans âge, donne l'impression d'un vieux monsieur décolleté, très gras. Madame Astier, en robe de velours demi-ouverte, un cadeau de la duchesse, sacrifie à sa chère Antonia la joie qu'elle aurait à montrer ses bras, ses épaules, ce qui lui reste; et grâce à cette attention, la duchesse Padovani semble, à table, la seule femme. Grande, blanche, dans sa robe de chez Chose, une toute petite tête aux beaux yeux dorés, orgueilleux et mobiles, des yeux de bonté, de tendresse et de colère, sous de longs sourcils noirs presque rejoints, le nez court, la bouche voluptueuse et violente, et l'éclat d'un teint de jeunesse, d'un teint de femme de trente ans, qu'elle doit à l'habitude de passer l'après-midi au lit quand elle reçoit le soir ou va dans le monde. Ayant vécu longtemps dehors, ambassadrice à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, autorisée à donner le ton de la mode française, elle a gardé quelque chose de doctoral, d'informé, que les parisiennes lui reprochent, car elle leur parle en sa penchant comme à des étrangères, leur explique tout ce qu'elles savent aussi bien qu'elle-même. La duchesse continue à représenter Paris chez les Kurdes, dans son salon de la rue de Poitiers, et c'est le seul défaut de cette noble et rayonnante personne.