Malgré la presque absence de femmes, de ces claires toilettes découvrant les bras et les épaules, qui alternent si bien dans la monotonie des habits noirs, miroitantes de brillants et de fleurs, la table a pour s'égayer la soutane violette du nonce à large ceinture de moire, la chechia pourpre de Mourad-Bey, la tunique rouge du garde-noble au collet d'or, à broderies bleues et galons d'or sur la poitrine où luit en plus l'énorme croix de la légion d'honneur, que le jeune italien a reçue le matin même, l'Élysée ayant cru devoir récompenser l'heureuse mission du porteur de barrette. Puis, partout les taches vertes, bleues, rouges des cordons, l'argent mat et les feux en étoiles des brochettes et des plaques.
Dix heures. Le dîner touche à sa fin, sans une fleur froissée aux bordures odorantes des surtouts et des couverts, sans une parole plus haute, un geste plus animé. Pourtant la chère est exquise à l'hôtel Padovani, une des rares tables de Paris où il y ait encore du vin. On sent quelqu'un de gourmand, dans la maison, et non pas la duchesse, vraie mondaine française, trouvant toujours le dîner bon quand elle a une robe seyante à sa beauté, quand le service est paré, fleuri, décoratif; mais l'attentif de Madame, le prince d'Athis, palais raffiné, estomac fini, rongé par les cuisines de cercle et qui ne se nourrit pas exclusivement de vaisselle plate ni de la vue des livrées de gala à mollets blancs irréprochables. C'est pour lui que le soin des menus compte parmi les préoccupations de la belle Antonia, pour lui les nourritures montées et l'ardeur des grands vins de côte qui, ce soir, franchement, n'ont guère allumé la table.
Même torpeur, même réserve gourmée au dessert qu'aux hors-d'oeuvre, à peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dîner de poupées de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s'obtient surtout avec de l'espace dans le décor, des hauteurs de plafonds, des siéges très écartés supprimant l'intimité du coude à coude. Un froid noir, profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgré la tiède nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de loin, du bout des lèvres, le sourire immobile et figé; et, des choses qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la nappe, banale et convenue, parmi les facticités du dessert. Les phrases restent masquées comme les visages, et c'est heureux, car si chacun se découvrait à cette minute, laissait voir sa pensée du fond, quel désarroi dans l'illustre société!
Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taillés en boulingrin, tête de souverain pour journaux illustrés, tandis qu'il interroge avidement le baron Huchenard sur son récent ouvrage, songe en lui-même: «Mon Dieu! que ce savant m'ennuie avec ses huttes en forme d'arbre... Comme on serait bien mieux au ballet de Roxelane où danse cette petite Déa que j'adore!... L'auteur de Roxelane est ici, me dit-on, mais c'est un vieux monsieur très vilain, tris triste... Oh! les jambes, le tutu de ma petite Déa.»
Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux noirs dans un teint de bile, écoute aussi, penché de côté, l'historique de l'habitation humaine et songe en regardait ses ongles luisants comme des coquillages: «J'ai mangé ce matin à la nonciature un délicieux misto-frito qui m'est resté sur l'estomac... Gioachimo a trop serré ma ceinture... Je voudrais bien être sorti de table.»
L'ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu'aux yeux, la nuque en avant, verse à boire à la baronne Huchenard et se dit: «Ces roumis sont abominables d'amener leurs femmes dans le monde à cet état de décomposition... le pal, plutôt le pal, que de laisser croire que cette grosse dame ait jamais couché avec moi!» Et sous le sourire minaudier de la baronne remerciant Son Excellence, il y a: «Ce turc est ignoble, il me dégoûte.»
Ce que dit tout haut Mme Astier n'a pas non plus de rapport avec sa préoccupation intime: «Pourvu que Paul n'ait pas oublié d'aller chercher bon papa... l'effet sera joli de l'aïeul appuyé à l'épaule de son arrière-petit-fils... Si nous pouvions décrocher quelque commande à Son Altesse...» Puis, regardant tendrement la duchesse: «Elle est en beauté, ce soir... de bonnes nouvelles, sans doute, pour son ambassade... Jouis de ton reste, ma fille; Samy sera marié dans un mois...»
Mme Astier ne s'est pas trompée. Le grand-duc, en arrivant, annonçait à sa parfaite amie la promesse de l'Élysée pour d'Athis, c'est l'affaire de quelques jours. La duchesse est folle d'une joie contenue qui l'illumine en dessous, la pare d'un éclat extraordinaire. Voilà ce qu'elle a fait de l'homme aimé, où elle l'a conduit!... Et déjà elle projette son installation personnelle à Pétersbourg, un hôtel sur la Perspective, pas trop loin de l'ambassade, pendant que le prince, blême, la joue fripée, le regard perdu—ce regard dont Bismarck n'a jamais supporté le scrutement—comprimant sur sa lèvre méprisante le double sourire, sibyllin et dogmatique, de la Carrière et de l'Académie, songe en lui-même: «Il faut maintenant que Colette se décide... elle viendrait là-bas, on se marierait sans bruit à la chapelle des pages... tout serait fini et irréparable quand la duchesse l'apprendrait.»
Et d'un convive à l'autre, mille pensées incongrues, bouffonnes, disparates, circulent ainsi sous la même enveloppe gommée. C'est la satisfaction béate de Léonard Astier qui a reçu le matin même l'ordre de Stanislas, deuxième classe, en retour de l'hommage fait à Son Altesse d'un exemplaire de son discours portant, épinglé en première page, l'autographe de la grande Catherine, très ingénieusement enchâssé dans le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la séance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute l'Europe, répercutant le nom d'Astier, de sa collection, de son oeuvre, dans un de ces assourdissants et disproportionnés échos de montagne que la multiplicité de la presse vaut à tous les événements contemporains. Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et marmotter avec son ton doucereux: «J'appelle votre attention, mon cher collègue...» On ne l'écoutera plus. Et comme il sent bien cela, le prince des autographiles, quel regard enragé il tourne vers le cher collègue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une pierre ponce!
Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron: la duchesse n'a pas invité sa femme. Cette exclusion le blesse dans son amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l'autre; et malgré son désir de briller pour le grand-duc, la provision de mots qu'il avait apportés, presque inédits, lui reste dans la gorge. Un autre encore qui sourit de travers, c'est le chimiste Delpech que l'Altesse, au moment des présentations, a félicité de ses travaux sur les caractères cunéiformes, le confondant avec son collègue de l'Académie des Inscriptions. Il faut dire qu'en dehors de Danjou, dont les comédies sont populaires à l'étranger, le grand-duc n'a jamais entendu parler des célébrités académiques présentes à ce dîner. Lavaux, le matin même, a fabriqué avec l'aide de camp une série de petits menus portant le nom de chaque invité et la nomenclature de ses principaux ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouillée dans la série des compliments, voilà qui prouve un fier à-propos et une mémoire princière. Mais la soirée n'est pas finie, d'autres gloires académiques vont apparaître, déjà de sourds roulements de voitures, des claquements de portières jetées retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se rattraper.