—Mais, tout de suite. La princesse est partie devant. Ils se marieront là-bas.»
Paul Astier eut l'instinct d'un désastre: «La princesse!... Qui épouse-t-il donc?—D'où sortez-vous?... Le bruit de Paris depuis deux jours... Colette, pardi! l'inconsolable Colette... C'est la tête de la duchesse que je voudrais voir... A Loisillon, elle s'est très bien tenue, mais sans lever son voile, sans un mot à personne... Dur à avaler, dame!... Songez donc qu'hier encore nous cherchions ensemble des étoffes pour la chambre de l'infidèle à Pétersbourg.»
Il bavardait de sa voix grasse et méchante de portière mondaine, tout en achevant de boucler ses jarretières; et pour accompagner la féroce histoire, on entendait à deux cabines plus loin, dans un sonore roulement de claques à même, le prince encourageant le garçon de douche: «Plus fort, Joseph... plus fort... N'ayez pas peur.» Ah! il en prenait, des forces, le bandit.
Paul Astier qui, aux premiers mots de Lavaux, avait franchi le couloir pour mieux entendre, fut pris d'une envie folle, enfoncer d'un coup de pied la porte du prince, sauter dessus, s'expliquer brutalement avec ce misérable qui lui enlevait la fortune des mains. Tout à coup il se vit nu, trouva sa colère inopportune et rentra s'habiller, se calmer un peu, comprenant qu'il devait avant tout causer avec sa mère, savoir exactement où en étaient les choses.
Par exception, sa boutonnière resta vide, ce soir-là, et pendant que des yeux de femmes, au mouvement désoeuvré des voitures en file, cherchaient le joli jeune homme dans l'allée habituelle, il roulait vivement vers la rue de Beaune. Corentine le reçut, les bras nus, en souillon, profitant de l'absence de madame pour faire un grand savonnage.
«Où dîne ma mère, savez-vous?» Non. Madame ne lui avait rien dit; mais monsieur était là-haut à fourrager dans ses papiers. Le petit escalier des archives criait sous le pas lourd de Léonard Astier:
«C'est toi, Paul?»
Le demi-jour du couloir, le trouble où il était lui-même empêchèrent le garçon de remarquer l'extraordinaire aspect de son père et l'égarement de sa voix pour répondre au: «Comment va le maître?... Maman n'est pas là?...—Non, elle dîne chez Mme Ancelin qui l'emmène aux Français... Dans la soirée, j'irai les rejoindre.»
Ensuite le père et le fils n'eurent plus rien à se dire; deux étrangers en présence, des étrangers de race ennemie. Aujourd'hui, pourtant, Paul Astier dans son impatience aurait bien demandé à Léonard s'il savait quelque chose de ce mariage, mais tout de suite: «Il est trop bête, m'man n'a jamais dû en parler devant lui.» Le père, lui aussi, angoissé d'une question qu'il voulait faire, le rappela d'un air gêné:
«Écoute donc, Paul... figure-toi qu'il me manque... Je suis en train de chercher...