—De chercher?...»
Astier-Réhu hésita une seconde, regardant de tout près la charmante figure dont l'expression n'était jamais parfaitement franche à cause de la déviation du nez, puis l'accent bourru et triste:
«Non, rien... c'est inutile... tu peux t'en aller.»
Il restait à Paul Astier de rejoindre sa mère au théâtre, dans la loge Ancelin. C'était deux ou trois heures à tuer. Il renvoya sa voiture en recommandant à Stenne de venir l'habiller au cercle, puis se mit en route à tout petits pas, dans un délicat Paris crépusculaire où les arbustes en boule du parterre des Tuileries s'allumaient de couleurs vives à mesure que le ciel s'assombrissait. Une incertitude délicieuse pour les rêveurs et les combineurs d'affaires. Les voitures diminuent. Des ombres se hâtent, vous frôlent; on peut suivre son idée sans distraction. Et le jeune ambitieux songeait, lucidement, le sang-froid revenu. Il songeait comme Napoléon aux dernières heures de Waterloo: bataille gagnée tout le jour, puis le soir, la déroute. Pourquoi? Quelle faute commise? Il remettait en place les pièces de l'échiquier, cherchait sans comprendre. Une imprudence, peut-être, d'être resté deux jours sans la voir; mois n'était-ce pas l'élémentaire tactique «après l'épisode du Père-Lachaise, de laisser la femme ruminer son petit remords. Comment se douter d'une fuite aussi brusque? Subitement, cet espoir lui vint, connaissant la princesse, oisillon changeant d'idée comme de perchoir, qu'elle n'était pas encore partie, qu'il allait la trouver au milieu de ses préparatifs, désolée, incertaine, demandant au portrait d'Herbert: «Conseille-moi,» et qu'il la reprendrait d'une étreinte. Car maintenant il comprenait et suivait, dans cette petite tête, toutes les péripéties de son roman.
Il se fit conduire rue de Courcelles. Plus personne. La princesse partie en voyage le matin même, lui dit-on. Pris d'un affreux découragement, il rentra chez lui pour n'être pas obligé, au cercle, de parler et de répondre. Sa grande baraque moyen-âgeuse dressant sa façade de Tour de la faim, toute bordée d'écriteaux, acheva de lui serrer le coeur par le tas de notes en retard qu'elle lui rappelait; puis la rentrée à tâtons dans cette odeur d'oignon frit qui remplissait tout l'hôtel, le petit domestique rageur se fabriquant, les soirs de dîner au cercle, un faubourien miroton. Un peu de jour traînait encore dans l'atelier, et Paul, jeté sur un divan, tout en se demandant quelle déveine déjouait sa prudence et ses combinaisons les plus adroites, s'endormit pour deux heures, après lesquelles il se réveilla transformé. De même que la mémoire s'aiguise au sommeil du corps, ses facultés de volonté et d'intrigue n'avaient cessé d'agir pendant ce court repos. Il y avait reconquis un plan nouveau et cette froide et ferme résolution, autrement rare chez nos jeunes français que la bravoure armée.
Prestement habillé, lesté de deux oeufs et d'une tasse de thé, avec une légère tiédeur de petit fer dans la barbe et les moustaches quand il jeta au contrôle du Théâtre-Français le nom de Mme Ancelin, le plus subtil observateur n'aurait pu soupçonner dans ce parfait mondain la moindre préoccupation, ni ce que renfermait ce joli meuble de salon, laqué noir et blanc, si bien scellé.
Le culte rendu par Mme Ancelin à la littérature officielle, avait deux temples: l'Académie française, la Comédie-Française; mais le premier n'étant qu'irrégulièrement ouvert à la ferveur des fidèles, elle se rabattait sur l'autre dont elle suivait ponctuellement les offices, ne manquant jamais une «première», grande ou petite, ni les mardis de l'abonnement. Et ne lisant que les livres à l'estampille de l'Académie, les artistes de la Comédie étaient les seuls qu'elle écoutât fervemment, avec des expressions attendries ou frénétiques qui éclataient dès le contrôle et les deux grands bénitiers de marbre blanc que l'imagination de la bonne dame avait dressés à l'entrée de la maison de Molière, devant les statues de Rachel et de Talma.
«Est-ce tenu!... Quels huissiers!... Quel théâtre!...»
Ses petits bras écartés en gestes courts, son souffle haletant de grosse dame, remplissaient le couloir d'une expansive joie turbulente qui faisait courir dans toutes les loges: «Voilà Mme Ancelin.» Aux mardis surtout, l'indifférence de la salle très mondaine contrastait avec l'avant-scène où roucoulait, se pâmait, le corps hors la loge, ce bon gros pigeon aux yeux roses, ramageant tout haut; «Oh! ce Coquelin... Oh! ce Delaunay!... quelle jeunesse!... quel théâtre!...» ne souffrant pas qu'on parlât d'autre chose, et, aux entr'actes, accueillant les visites par des cris d'admiration sur le génie de l'auteur académicien, les grâces de l'actrice sociétaire.
A l'entrée de Paul Astier, le rideau était levé, et connaissant les rites du culte, l'absolue défense de parler alors, de saluer, de remuer un fauteuil, il attendit immobile dans le petit salon séparé par une marche de l'avant-scène où Mme Ancelin s'extasiait entre Mme Astier et Mme Eviza, Danjou et de Freydet assis derrière elle avec des têtes de captifs. A ce claquement si particulier des fermetures de loge et que suivit un «Chut!» foudroyant pour l'intrus qui troublait l'office, la mère à demi tournée tressaillit en voyant son Paul. Que se passait-il? Qu'avait-il de si pressé, de si grave à lui dire, pour venir jusque-là, dans ce guêpier d'ennui, lui qui ne s'ennuyait jamais qu'avec un but. Sans doute encore l'argent, l'horrible argent. Heureusement elle en aurait bientôt; le mariage de Samy les ferait riches. Désireuse d'aller à lui, de le rassurer d'une bonne nouvelle qu'il ignorait peut-être, elle devait rester en place, regarder la scène, faire chorus avec la dame: «Oh! ce Coquelin... Oh! ce Delaunay... Oh!... Ah!...» Dur supplice pour elle, cette attente; pour Paul aussi qui ne voyait rien que la barre éclatante et chaude de la rampe, et reflétée dans le panneau de glace du côté, une partie de la salle, fauteuils, loges et parterre, des rangées de physionomies, d'atours, de chapeaux, comme noyés dans une gaze bleuâtre, avec l'aspect décoloré, fantômatique des objets entrevus sous l'eau. A l'entr'acte, corvée des compliments: