Eh bien! maintenant il approchait, le cataclysme, non celui qu'il eût désiré, car le sort n'a jamais bien exactement sous la main ce que nous lui demandons, mais un brusque et sinistre dénouement où pouvaient sombrer son oeuvre, son nom, sa fortune, sa gloire, tout ce qu'il était, tout ce qu'il avait. Et de le voir s'en aller à grands pas vers la Cour des Comptes, livide, parlant haut, ne rendant aucun des saluts qu'il quêtait d'ordinaire jusqu'au fond des boutiques, les libraires du quai, les marchands d'estampes ne reconnaissaient plus leur Astier-Réhu. Lui ne voyait rien, personne. Il tenait imaginairement le bossu à la gorge, le secouait par sa belle cravate à épingle et, lui mettant sous le nez les Charles-Quint déshonorés par les manipulations de Delpech: «Cette fois, voyons... qu'avez-vous à répondre?»
Arrivé rue de Lille, il poussa la porte en planches mal équarries dans la palissade qui entoure le palais, puis, le perron franchi, sonnait à la grille, sonnait encore, saisi par le lugubre aspect du monument dépouillé de ses fleurs et de ses verdures, la vraie ruine croulante et béante confondant ses ferrures tordues et ses lianes défeuillées. Un bruit de savates traîna par la cour froide. La concierge apparut, forte femme, et sans ouvrir la grille, son balai à la main: «Vous venez pour le relieur... nous n'avons plus ça chez nous...» Parti, le père Fage, déménagé sans laisser d'adresse; même qu'elle était en train de nettoyer le logement pour celui qui le remplaçait à la Cour des Comptes, le bonhomme ayant démissionné.
Astier-Réhu, par contenance, bégaya encore quelques mots, mais un grand tourbillon d'oiseaux noirs s'abattant dans la cour couvrait sa voix de cris rauques et lugubres qui se prolongeaient sous les voûtes. «Tiens!... les corneilles de l'hôtel Padovani, dit la femme avec un geste respectueux vers les platanes en branches grises par-dessus les toits d'en face... Elles arrivent avant la duchesse, cette année... signe que nous aurons l'hiver de bonne heure!...»
Il s'éloigna, le coeur plein d'épouvante.
XII
Le lendemain de cette représentation où elle avait voulu se montrer et sourire sous son désastre, donner aux femmes de la société une suprême leçon de tenue, la duchesse Padovani était partie pour Mousseaux, selon son habitude à cette époque de l'année. Rien de changé aux apparences de sa vie. Ses invitations faites pour la saison, elle ne les décommanda pas; mais avant l'arrivée de la première série, durant cette solitude de quelques jours qu'elle employait d'ordinaire à surveiller minutieusement l'installation de ses hôtes, ce fut du matin au soir dans ce parc de Mousseaux vallonnant à perte de vue les coteaux de la Loire, une course furieuse de bête blessée, traquée, qui s'arrêtait un moment, engourdie de fatigue, puis repartait sous une poussée de douleur. «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» Elle invectivait l'absent comme s'il était à côté d'elle, comme s'il marchait du même pas fiévreux dans ce tournoiement d'allées vertes descendant jusqu'au fleuve en longs et ombreux lacets. Et, plus duchesse ni mondaine, démasquée, humaine enfin, elle livrait tout son désespoir moins grand peut-être que sa colère, car l'orgueil criait en elle plus fort que tout, et les quelques larmes débordant ses cils ne coulaient pas, jaillissaient, grésillaient en pointes de feu. Se venger, se venger! Elle cherchait un moyen sanglant, tantôt imaginait un de ses gardes, Bertoli ou Salviato, allant lui mettre une chevrotine dans le front le jour même du mariage... Puis, non! Frapper soi-même, sentir la joie de la vendetta au bout de son bras... Elle enviait celles du peuple qui guettent l'homme sous une porte, lui envoient par la figure une potée de vitriol dans un vomissement de mots épouvantables... Oh! pourquoi n'en connaissait-elle pas de ces abominations qui soulagent, une ignoble injure à crier au traître et vil compagnon qu'elle voyait toujours avec le regard hésitant, le sourire faux et pénible de leur dernière rencontre. Mais même dans son patois corse de l'île-Rousse, la patricienne ne savait pas de ces vilenies et quand elle avait bien crié: «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» sa belle bouche se tordait de rage impuissante.
Le soir, après son repas solitaire dans l'immense salle tendue de vieux cuirs que dorait le soleil mourant, la course de fauve recommençait. C'était dans la galerie à pic sur le fleuve, si curieusement restaurée par Paul Astier avec la dentelle ajourée de ses arcades et ses deux jolies tourelles en encorbellement. En bas, la Loire étalée comme un lac gardait du jour tombé un pâlissement d'argent fin où s'espaçaient, vers Chaumont, les saulaies, les îlots de sable du fleuve lent, à la molle atmosphère; mais elle ne regardait pas le paysage, la pauvre Mari' Anto, quand fatiguée d'errer sur les pas de son chagrin elle s'appuyait des deux coudes à la rampe, les yeux perdus. Sa vie lui apparaissait dévastée, en détresse, et à un âge où il est difficile de la recommencer. Des voix grêles montaient de Mousseaux groupant quelques maisons basses sur la levée; l'amarre d'un bateau grinçait dans la nuit fraîchissante. Comme c'eût été facile, rien qu'en accentuant un peu son mouvement découragé, jeté en avant... Mais que dirait le monde? A son âge, une femme de son rang, ce suicide de grisette abandonnée.
Le troisième jour, arriva le billet de Paul et, en même temps, dans les journaux, le procès-verbal circonstancié du duel. Elle en eut comme la chaleur joyeuse d'une étreinte. Quelqu'un l'aimait donc encore, qui avait voulu la venger au prix de la vie; et cela ne signifiait pas l'amour à ses yeux, seulement une affection reconnaissante, le souvenir des services rendus à ce jeune homme et aux siens, peut-être aussi le besoin de réparer la traîtreuse attitude de la mère. Noble enfant, brave enfant! A Paris, elle serait allée vers lui tout de suite, mais ses invités s'annonçant, elle ne put que lui écrire, envoyer son médecin.
D'heure en heure, les arrivages se succédaient, par Blois, par Onzain, Mousseaux se trouvant à égale distance des deux stations; et le landau, la calèche, deux grands breaks déposaient au perron de la cour d'honneur où retentissaient les coups de timbres, d'illustres habitués de la rue de Poitiers, académiciens et diplomates, le comte et la comtesse de Foder, les Brétigny comte et vicomte, celui-ci secrétaire d'ambassade, M. et Mme Desminières, le philosophe Laniboire venant écrire au château son rapport sur les prix de vertu, le jeune critique de Shelley très poussé par le salon Padovani, et Danjou, le beau Danjou, tout seul, sans sa femme, invitée cependant, mais qui l'eût gêné pour les projets qu'il roulait sous les frisures d'un breton tout neuf. Aussitôt l'existence s'organisa comme aux années précédentes. Le matin, les visites ou le travail dans les chambres, les repas, la réunion, les siestes; puis, la chaleur tombée, de grandes courses en voiture à travers bois, ou sur le fleuve dans la légère flottille amarrée au bout du parc. On lunchait dans une île, on allait en partie relever les verveux toujours garnis et frétillants, le garde-pêche ayant soin la veille de chaque expédition de les charger à pleins filets. En rentrant, la toilette pour le dîner en grand apparat, après lequel les hommes ayant fumé au billard ou dans la galerie venaient au merveilleux salon qui fut l'ancienne «salle du conseil» de Catherine de Médicis.