Des tapisseries y déployaient tout du long les amours de Didon et son désespoir devant la fuite des galères troyennes; étrange et ironique actualité, que personne ne remarquait du reste, par cette incuriosité des formes extérieures si générale dans le monde, et qui résulte moins d'une maladresse des yeux que de la constante et exclusive préoccupation de soi, de la tenue à garder, de l'effet produit. Le contraste était pourtant saisissant des tragiques fureurs de la reine abandonnée, les bras levés, les yeux en pleurs dans l'effacement du petit point, au calme souriant dont la duchesse présidait les réunions, gardant sa souveraineté sur les femmes présentes dont elle régentait les toilettes, les lectures, se mêlant aux discussions de Laniboire avec le jeune critique, aux débats de Desminières et de Danjou sur les candidatures du fauteuil Loisillon. Vraiment, si le prince d'Athis eût pu la voir, ce traître Samy auquel ils pensaient tous et dont personne ne parlait, son orgueil aurait souffert du peu de vide laissé par son absence dans cette existence de femme, non plus qu'en cette royale maison de Mousseaux agitée et bruyante où, du haut en bas de la longue façade, trois persiennes seulement restaient closes, dans ce qu'on appelait le pavillon du prince.

«Elle prend bien ça...» disait Danjou dès le premier soir; et la petite comtesse de Foder, son bout de nez pointu tout affairé de curiosité dans un embobelinage de dentelles, la sentimentale Mme Desminières, préparée aux doléances, aux confidences, n'en revenaient pas d'un si beau courage. Au fond, elles lui en voulaient comme du «relâche» d'un spectacle dramatique très attendu; tandis que pour les hommes, cette sérénité de l'Ariane semblait un encouragement à la succession ouverte. Et c'était le changement significatif dans la vie de la duchesse, l'attitude de tous ou de presque tous avec elle, attitude plus libre, plus pressante, une ardeur à lui plaire, un pavanement autour de son fauteuil qui visait directement la femme et non plus son influence.

C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait été plus belle; son entrée dans la salle à manger, l'éclat mat de son teint, de ses épaules en clair décolletage d'été illuminaient la table autour d'elle, même quand la marquise de Roca-Nera se trouvait là, venue de son château voisin, de l'autre rive de la Loire. La marquise était plus jeune, mais qui aurait pu s'en douter en les regardant? Puis la belle Antonia devait au brusque départ de son amant le charme inavouable, la mystérieuse griffe du diable, cet attrait de la place chaude auquel tant d'hommes se laissent prendre. Le philosophe Laniboire, rapporteur des prix de vertu, le subissait violemment, ce mystérieux et vilain attrait; veuf, d'âge mûr, la joue violacée, les traits mélancoliques, il essayait de subjuguer la châtelaine par un déploiement de grâces viriles et sportiques qui lui valaient quelques mésaventures. Un jour, en bateau, voulant manier la godille à grand renflement de biceps, il tombait dans la Loire; une autre fois, qu'il caracolait à la portière du landau, sa bête le serrait si durement contre la roue, qu'on était obligé de le garder et cataplasmer à la chambre plusieurs jours. Mais c'est au salon qu'il faisait beau le voir «danser devant l'arche,» selon le mot de Danjou, ployer, dérouler son grand corps, appeler en combat singulier de dialectique le jeune critique, pessimiste farouche âgé de vingt-trois ans, que le vieux philosophe écrasait de son optimisme imperturbable. Il avait ses raisons pour trouver la vie bonne, et même excellente, le philosophe Laniboire, dont la femme était morte d'une angine gagnée au chevet de ses enfants, emportés tous les deux avec la mère; et toujours, dans son dithyrambe en faveur de l'existence, le bonhomme terminait l'exposé de ses doctrines par une sorte de démonstration au tableau, un geste adulateur vers le corsage en demi-peau de la duchesse: «Trouvez-donc la vie mauvaise devant ces épaules-là!»

Le jeune critique, lui, faisait sa cour d'une façon plus subtile, pas mal scélérate même. Grand admirateur du prince d'Athis, encore à l'âge ingénu qui traduit admiration par imitation, il copiait dès son entrée dans le monde les attitudes, la démarche, jusqu'aux airs de tête de Samy, son dos en voûte, son sourire vague et fermé de méprisants silences; maintenant, il accentuait cette ressemblance de détails de toilette, guettés, ramassés enfantinement, depuis la manière d'épingler la cravate dans l'évasement du col jusqu'au carrelé fauve d'un pantalon de coupe anglaise. Trop de cheveux, malheureusement, et pas un poil de barbe, d'où ses efforts perdus et l'absence de tout revenez-y troublant chez l'ancienne maîtresse du prince, aussi indifférente à son carrelage anglais qu'aux mourantes oeillades de Brétigny le fils ou aux pressions vigoureuses de Brétigny le père, quand il lui prenait le bras pour aller à table. Seulement cela entretenait autour d'elle cette atmosphère tiède, empressée et galante, à laquelle d'Athis l'avait longtemps habituée, jouant jusqu'à la courbature son personnage d'attentif; et l'orgueil de la femme sentait moins la déchéance de l'abandon.

Parmi tous ces prétendants, Danjou gardait une attitude à l'écart, amusant la duchesse de ses potins de coulisses, la faisant rire, ce qui, avec certaines, réussit quelquefois très bien. Puis, quand il jugea la femme suffisamment préparée, un matin qu'elle commençait en compagnie de ses chiens sa promenade solitaire à travers le parc, cette course violente où elle secouait sa colère dans les taillis pleins de réveils d'oiseaux, la trempait, l'apaisait dans la mouillure des pelouses et l'égouttement des branches, brusquement, à un tournant d'allée, il se montra et tenta le coup. En complet de laine blanche, le pantalon dans la botte, béret basque, la barbe faite, il cherchait le dénouement d'une pièce en trois actes que les Français lui demandaient pour l'hiver; titre: Les Apparences, sujet mondain, très dur. Tout écrit, excepté sa dernière scène.

«Eh bien! cherchons ensemble...» dit-elle gaîment en claquant la longue lanière à manche court et sifflet d'argent dont elle se servait pour rallier sa meute. Mais dès les premiers pas, il parla d'amour, de la tristesse qu'il y aurait pour elle à vivre seule, s'offrit enfin carrément, cyniquement, à la Danjou. La duchesse, redressée d'un fier et vif mouvement de tête, serrait le manche du petit fouet à chiens, prête à cingler l'insolent qui osait la traiter comme une marcheuse derrière un portant d'opéra. Mais l'outrage à sa dignité était un hommage à sa beauté sur le retour, et dans la rougeur subite de ses joues montait autant de plaisir que d'indignation. Lui, pourtant, continuait, la pressait, tâchait de l'éblouir de ses mots à facettes, affectant de traiter la chose moins en affaire de coeur qu'en alliance d'intérêts, en association cérébrale. Un homme comme lui!... une femme comme elle!... A eux deux, ils tiendraient le monde.

«Merci bien, mon cher Danjou, ces beaux raisonnements, je les connais. J'en pleure encore...» et d'un geste hautain, sans réplique, qui montrait à l'auteur l'ombreuse allée à suivre: «Cherchez votre dénouement, moi, je rentre...» Il restait sur place, déconcerté, la regardant partir de sa belle démarche à jambes longues, si tentante.

«Pas même comme zèbre?...» demanda-t-il plaintivement.

Elle se retourna, ses noirs sourcils rejoints: «Ah! oui, c'est vrai... Le poste est vacant...» Elle songeait à ce Lavaux, à ce bas subalterne à qui elle avait fait tant de bien... Et sans rire, d'une voix lasse: «Comme zèbre, si vous voulez...» Puis elle disparut derrière un bosquet de roses jaunes, superbes, trop épanouies, dont le premier souffle un peu vif allait éparpiller les grappes.

C'était déjà bien beau qu'elle l'eût écouté jusqu'au bout, la fière Mari' Anto! Jamais probablement aucun homme, pas même son prince, ne lui avait parlé sur ce ton. Plein d'espoir et d'entrain, secoué par les belles tirades qu'il venait d'improviser, l'auteur dramatique ne fut pas long à trouver sa dernière scène. Il remontait pour l'écrire avant le déjeuner, quand il s'arrêta, saisi de voir entre les branches les fenêtres du prince large ouvertes au soleil. Pour qui? A quel favorisé faisait-on l'honneur de cette installation somptueuse et si commode, avec ses ouvertures sur la Loire et sur le parc? Il s'informa, se rassura. C'était pour l'architecte de madame la duchesse, venu en convalescence au château. Étant connus les liens d'intimité qui unissaient les Astier et la châtelaine, quoi de plus naturel que Paul fut reçu comme l'enfant de la maison dans ce Mousseaux, un peu son oeuvre. Pourtant, quand le nouvel hôte vint s'asseoir au déjeuner, sa jolie figure affinée que le blanc d'un fichu de Chine pâlissait encore, son duel, sa blessure, l'idée romanesque autour de ces choses, parut faire une si vive impression sur les femmes, la duchesse elle-même le favorisait de tant de soins, d'égards affectueux, que le beau Danjou, un de ces terribles absorbeurs à qui tout succès rival semble un dommage et presque un vol, sentit comme une morsure jalouse. Les yeux dans son assiette, profitant de sa place d'honneur, il commença à voix basse un démolissage du joli jeune homme si malheureusement déparé par le nez de sa mère; il raillait son duel, sa blessure, ces réputations de salles d'armes qu'une piqûre dégonfle à la première rencontre. Il ajouta, ne croyant pas si bien dire: «Une frime, vous savez, leur querelle de jeu... C'est pour une femme...