XIII
«Priez pour le repos de l'âme de très haut et puissant seigneur et duc Charles-Henri-François Padovani, prince d'Olmütz, ancien sénateur, ambassadeur et ministre, grand'croix de la légion d'honneur, décédé le 20 de ce mois de septembre 1880, en sa terre de Barbicaglia, où ses restes ont été déposés. Une messe à son intention sera dite dimanche prochain dans la chapelle du château, vous êtes invités à y assister.»
Paul Astier qui descendait de sa chambre pour le déjeuner de midi, eut un mouvement de joie, d'orgueil immense, en entendant cette proclamation singulière, promenée de Mousseaux à Onzain sur les deux rives de la Loire par des employés de la maison Vafflard, porteurs de lourdes cloches qu'ils agitaient en marchant, et de hauts chapeaux enguirlandés de crêpes noirs jusqu'à terre. La nouvelle de la mort du duc, déjà ancienne de quatre jours, tombée à Mousseaux comme un coup de fusil dans une compagnie de perdreaux, avait essaimé, dispersé à des plages, des villégiatures imprévues, tous les invités de la seconde série, obligé la duchesse à partir brusquement pour la Corse, ne laissant au château que quelques intimes. Malgré tout, la mélancolie de ces voix, de ces cloches en marche que lui apportait le vent de la Loire par la fenêtre à croisillons de l'escalier, cette lettre de part déclamée d'une royale façon si peu moderne, donnait au fief de Mousseaux un étonnant caractère de grandeur, faisait monter plus haut ses quatre tours et les cimes de ses arbres centenaires. Or, comme tout cela allait lui appartenir, que sa maîtresse en partant l'avait supplié de rester au château pour de graves déterminations à prendre au retour, cette déclamation funèbre lui semblait comme l'annonce de sa mise en possession prochaine... «Priez pour le repos de l'âme...» Enfin, il la tenait, la fortune, et, cette fois, il ne se laisserait pas dépouiller... «ancien sénateur, ambassadeur et ministre...»
«Elles sont lugubres, ces cloches, n'est-ce-pas, monsieur Paul?» lui dit Mlle Moser déjà à table entre son père et l'académicien Laniboire. La duchesse les avait gardés à Mousseaux autant pour distraire la solitude de Paul Astier que pour donner un peu plus de repos et de bon air à la pauvre Antigone esclavagé par la candidature perpétuelle de son père. De celle-là, du moins, rien à craindre comme rivalité de femme, avec ses yeux de chien battu, ses cheveux incolores et l'unique préoccupation sollicitante et humiliée de ce fauteuil académique inaccessible. Ce matin, pourtant, elle s'était faite belle, plus soignée; une robe fraîche, ouverte en coeur. Ce qu'il montrait, ce coeur, semblait bien minable et maigrichon, mais enfin, à défaut de grives... Et Laniboire, mis en verve, la lutinait, disait des choses... Il ne les trouvait pas lugubres, lui, ces sonnailles de mort, ni les: «Priez pour le repos...» s'espaçant dans le lointain. Au contraire, la vie lui semblait meilleure par contraste, le vin de Vouvray plus doré dans les carafes, et ses grasses histoires détonnaient singulièrement dans la salle à manger trop vaste. Le candidat Moser, figure bouillie, d'expression complaisante, riait d'un rire courtisan, bien qu'un peu gêné par sa fille, mais le philosophe était une influence à l'Académie!
Le café pris, sur la terrasse, Laniboire, le teint carminé comme un apache, cria: «Allons travailler, mademoiselle Moser, je me sens en train... Je crois que je vais finir mon rapport aujourd'hui.» La douce petite Moser qui lui servait parfois de secrétaire se leva un peu à regret. Par ce beau temps voilé des premières brumes de l'automne, elle eût préféré une grande promenade ou peut-être continuer dans la galerie la conversation avec M. Paul si joli, si bien élevé, plutôt que d'écrire sous la dictée du père Laniboire l'éloge de vieilles bonnes dévouées ou d'infirmières modèles. Mais son père la pressait: «Va, va, ma fille... le maître t'appelle...» Elle obéit, monta derrière le philosophe, suivie du vieux Moser qui allait faire sa sieste. Qu'arriva-t-il alors? De quel drame fut témoin la chambre de Laniboire qui, s'il avait le nez de Pascal, n'en imitait pas la réserve. Au retour d'une longue course à travers bois pour apaiser ses impatiences ambitieuses, Paul Astier aperçut dans la cour d'honneur le break avancé au bas du grand escalier, ses deux fortes bêtes piaffantes, et Mlle Moser déjà montée, assise au milieu des sacs de nuit, des mallettes, pendant que, sur le perron, Moser éperdu, sondant ses poches, distribuait des pourboires à deux ou trois valets de pied aux faces ricaneuses. Il s'approcha du break: «Vous nous quittez donc, mademoiselle!» Elle lui tendit la main, une longue main glacée de sueur qu'elle oubliait de ganter, et sans répondre, sans ôter de ses yeux le mouchoir qui les tamponnait sous la voilette, elle remuait la tête pour lui dire adieu en sanglotant. Il n'en apprit guère davantage du père Moser qui bégayait tout bas, triste et furieux, une botte sur le marchepied: «C'est elle... c'est elle qui veut partir... elle dit qu'on lui a manqué... mais je ne peux pas croire...» Et avec un profond soupir, sa grosse ride au milieu du front, la ride académique, creusée et rougie en coup de sabre: «C'est un grand malheur pour mon élection.»
A dîner, Laniboire resté toute l'après-midi dans sa chambre, dit en s'asseyant en face de Paul: «Savez-vous pourquoi nos amis Moser nous ont quittés si brusquement?
—Non, cher maître... et vous?
—Estrange! Estrange!»
Il affectait le plus grand calme à cause du service informé de l'aventure, mais on le sentait troublé, anxieux, dans l'état d'esprit du vieux paillard qui, sa fièvre tombée, n'a plus que l'angoisse des suites de sa turpitude. Peu à peu il se rassura, se réconcilia avec l'existence qu'il ne pouvait bouder à table, finit par avouer à son jeune ami qu'il était peut-être allé un peu loin avec la chère enfant... «mais, aussi, son père me la pousse, m'en encombre... On a beau être rapporteur pour les prix de vertu, bé dame!...» Il brandissait son petit verre d'un geste conquérant que l'autre arrêta net avec ce mot: «Et la duchesse?» Mlle Moser avait dû lui écrire pour se plaindre, du moins expliquer son départ.