Laniboire pâlissait: «Croyez-vous?»

Paul insista, pour se débarrasser du sombre raseur. A défaut de la jeune fille, quelque dénonciation de domestique était à craindre. Et son petit nez fourbe s'agitant: «A votre place, mon cher maître...

—Bah! laissez donc, j'en serai quitte pour une scène qui avancera mes affaires... les femmes sont comme nous, ça les monte, ces histoires-là!»

Il faisait le brave; mais, la veille du retour de la duchesse, il prétexta les élections académiques toutes proches, l'humidité des soirs, mauvaise pour ses rhumatismes, et s'enfuit emportant dans sa valise son rapport enfin terminé.


Elle arriva pour la messe du dimanche, célébrée en grande pompe dans la chapelle Renaissance à qui l'art multiple de Védrine avait su rendre ses admirables verrières et son retable d'autel miraculeusement sculpté. Une foule énorme des villages d'alentour, engoncée de hideuses redingotes, de longues blouses bleues vernissées, de coiffes blanches, de fichus raides d'empois sur des teints de hâle, emplissait la chapelle, débordait dans la cour d'honneur,—venue là non pour la cérémonie religieuse ni pour l'hommage rendu à ce vieux duc, un inconnu dans le pays, mais pour le banquet en plein air, qui devait suivre la messe, sur ces bancs et ces longues tables dressés des deux côtés de l'interminable avenue seigneuriale, où, l'office fini, deux à trois mille paysans purent facilement prendre place. Un peu gênés d'abord, impressionnés par tout ce service en deuil qui s'agitait, ces forestiers le crêpe à la casquette, ils parlaient à voix basse, dans l'ombre majestueuse des ormes; puis chauffés de vins, de victuailles, le repas funèbre s'anima, devint une immense frairie.

Pour échapper à l'horreur de ces ripailles, la duchesse et Paul Astier filaient grand trot par les routes et les champs déserts du dimanche, dans un landau découvert, drapé de noir. Ces hauts laquais à cocardes, ces longs voiles de veuve en face de lui, rappelaient au jeune homme d'autres courses de ce genre. Il pensait: «Décidément, il y a toujours un mort dans mes affaires...» en regrettant un peu le petit minois frisé court de Colette de Rosen, d'un si rayonnant contraste dans tout ce noir. Fatiguée du voyage, épaissie par un deuil improvisé, la duchesse avait pour elle ces grandes façons dont l'autre manquait absolument; et puis son mort n'était pas gênant, à celle-là, bien trop franche pour grimacer les doléances auxquelles se croient obligées les vulgaires en pareil cas, même quand ce mari défunt a été détesté et trompé de mille façons. Sous la sonore talonnade des chevaux, la route se déroulait, montant, dévalant en pentes molles, tantôt entre des petits bois de chênes, ou de grandes plaines balayées de vols de corbeaux autour des meules espacées. Le ciel doux, pluvieux, comme abaissé, filtrait par de rares échancrures un soleil pâle: et, pour s'abriter du vent de leur course, une même couverture enserrait leurs genoux rapprochés, mêlés sous la fourrure pendant qu'elle parlait de sa Corse, d'un merveilleux vocero improvisé aux funérailles par sa femme de chambre.

«Matéa?

—Oui, Matéa!... C'est un grand poète, figurez-vous...» Et elle citait quelques vers de la vocératrice, dans ce fier patois corse qui allait bien à son contralto. Quant aux graves déterminations, pas un mot.

C'était pourtant cela qui l'intéressait, lui, et bien autrement que les poésies de la chambrière. Ce serait pour le soir, sans doute. Et, tout bas, il l'égayait de l'aventure de Laniboire, de l'adroite façon dont il s'était débarrassé de l'académicien. «Pauvre petite Moser, disait la duchesse en riant, il faut que son père soit nommé, cette fois... Elle l'a bien gagné...» Puis ils ne jetèrent plus que quelques courtes phrases, voluptueusement rapprochés dans cette course berçante du landau, tandis que le jour baissait sur les champs obscurcis, laissant voir vers les hauts-fourneaux des montées de flammes intermittentes, des bâtiments d'éclairs à hauteur de ciel. Le retour fut malheureusement gâté par les cris, les chants avinés des bandes paysannes revenant de la frairie, s'empêtrant dans les roues comme des bestiaux, roulant aux fossés d'où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondes, leur façon de prier pour le repos de l'âme du très haut et puissant seigneur et duc.