Elle haussa ses belles épaules patriciennes: «Voyons, Paul, quel enfantillage!... Est-ce que tout ce que j'ai n'est pas à vous?
—A quel titre?»
Ce fut dit! mais elle ne devinait pas encore où il allait en venir. Et lui, craignant d'être parti trop vite:
«Oui, quel titre au jugement étroit du monde pour voyager avec vous?
—Eh bien! restons à Mousseaux.»
Il s'inclina dans une douce ironie: «Votre architecte n'y a plus rien à faire.
—Bah! nous lui trouverons bien de l'ouvrage... dussé-je mettre la feu au château cette nuit...»
Elle riait de son beau rire passionné, se serrait contre lui, prenait ses mains dont elle se caressait le visage, des folies! mais pas le mot que Paul attendait, qu'il essayait de lui faire dire. Alors, lui, violemment: «Si vous m'aimez, Maria-Antonia, laissez-moi partir; j'ai mon existence à faire et celle des miens... On ne me pardonnerait pas de l'accepter d'une femme qui n'est pas ma femme, qui ne le sera jamais.»
Elle comprit, ferma les yeux comme devant l'abîme, et, dans le grand silence qui suivit, on entendait sous une brise les feuilles tomber dans tout le parc, les unes encore lourdes de sève, glissant par paquet de branche en branche, d'autres furtives, impalpables, en frôlements de robe, et tout autour du pavillon, sous les érables, on eût dit des pas, un piétinement de foule silencieuse qui rôdait. Elle se leva frissonnante: «Il fait froid, rentrons.» Son sacrifice était fait. Elle en mourrait, sans doute, mais le monde ne verrait pas cet abaissement de la duchesse Padovani en Madame Paul Astier, épousant son architecte.
Paul, tout le soir, s'occupa sans affectation de son départ, donna des ordres pour ses malles, des pourboires princiers au service, s'informa des heures de train, toujours libre de lui, causeur, sans parvenir à troubler la bouderie silencieuse de la belle Antonia, absorbée dans la lecture d'une revue dont elle ne tournait pas les pages. Seulement quand il lui fit ses adieux, ses remerciements pour sa longue et bonne hospitalité, il vit dans la lumière du vaste abat-jour de dentelle l'angoisse de ce fier visage, la grâce implorante de ces beaux yeux de fauve mourant.