Dans sa chambre, le jeune homme s'assura que le verrou du fumoir était fermé, éteignit tout et attendit, immobile sur le divan près de la petite porte. Si elle ne venait pas, il s'était trompé, tout serait à refaire. Mais un léger bruit, la soie du peignoir dans le passage dérobé, et après la surprise de ne pas entrer tout droit, un coup effleuré du bout du doigt plutôt que frappé. Il ne bougea pas, résista même à une tousserie avertissante, l'entendit s'éloigner, le pas nerveux, en saccades.

«Maintenant, pensa-t-il, elle est prise. J'en ferai ce que je voudrai...» et il se coucha tranquillement.


«Si je m'appelais le prince d'Athis, seriez-vous devenue ma femme à l'expiration de votre deuil?... Pourtant d'Athis ne vous aimait pas et Paul Astier vous aime, et, fier de son amour, aurait voulu le proclamer devant tous, au lieu de le cacher comme une honte. Ah! Mari' Anto! Mari' Anto!... quel beau rêve je viens de faire... Adieu pour jamais.»

Elle lut cette lettre, les yeux à peine ouverts, tout gros des larmes versées dans la nuit: «Monsieur Astier est-il parti?» La chambrière qui se penchait pour rattacher les persiennes, voyait justement la voiture emportant M. Paul, tout au bout de l'avenue, trop loin déjà pour qu'on pût les rappeler. La duchesse sauta de son lit, courut à la pendule: «Neuf heures!» L'express ne passait à Onzain qu'à dix heures. «Vite un courrier... Bertoli... le meilleur cheval... » En traversant les bois au raccourci, on arriverait avant la calèche! Pendant que les ordres se hâtaient, elle écrivait debout, presque nue: «Revenez... tout ira selon votre désir...» Non, trop froid. Il ne viendrait pas pour si peu. Ce billet déchiré, elle en faisait un autre: «Ta femme, ta maîtresse, ce qui te plaira, mais tienne!... tienne!...» signa: «duchesse Padovani.» Puis, tout à coup, s'affolant à l'idée qu'il ne reviendrait peut-être pas encore: «J'irai moi-même... mon amazone, vite!» Et, par la fenêtre, elle jetait à Bertoli, dont la bête piaffait devant l'escalier d'honneur, l'ordre de seller pour elle «mademoiselle Oger.»

Depuis cinq ans, elle ne montait plus à cheval. L'habit craquait sur la taille épaissie, des agrafes manquaient. «Laisse, Matéa, laisse...» Elle descendit l'escalier la traîne au bras, entre les valets de pied hébétés, la face vide, se lançait à fond de train par l'avenue. La grille, la route. La voilà sous bois dans la fraîcheur des chemins verts, des longues avenues où des vols, des bonds s'effarent à sa course effrénée. Elle le veut, il le lui faut, l'homme, l'amant, celui qui sait la faire toujours mourir, toujours renaître! Maintenant qu'elle connaît l'amour, y a-t-il autre chose au monde!... Et, penchée, elle guette le train, ce bruit de vapeur qui rase tous les horizons de campagne. Pourvu qu'elle arrive à temps!... Pauvre folle! Irait-elle au pas qu'elle le rattraperait encore, ce joli fuyard, puisqu'il est son mauvais destin, celui qu'on n'évite pas.


XIV

Mademoiselle Germaine de Freydet

Villa Beauséjour
Paris-Passy.
Café d'Orsay, onze heure». En déjeunant.