La cause de tout ce tumulte: la reproduction dans un journal du matin d'un très impertinent rapport de l'Académie de Florence sur le Galilée d'Astier-Réhu et les pièces historiques manifestement apocryphes et bouffonnes (sic) qui l'accompagnaient. Ce rapport communiqué en grand mystère au directeur de l'Académie française agitait sourdement l'Institut depuis quelques jours, dans l'attente fiévreuse de la détermination d'Astier-Réhu qui se contentait de répondre: «Je sais... je sais... je fais le nécessaire. » Et brusquement voilà ce compte rendu, qu'ils se croyaient seuls à connaître, pétaradant, ce matin, à la première page du journal le plus répandu de Paris, avec d'outrageants commentaires pour le secrétaire perpétuel et toute la Compagnie.
Là-dessus, émoi, fureur, horripilation contre l'impudent journaliste et la sottise d'Astier-Réhu qui leur valait ces attaques depuis longtemps désapprises, depuis que l'Académie ouvra sa porte, prudemment, aux «gens de feuilles. » Le bouillant Laniboire, rompu à tous les sports, parlait d'aller couper les oreilles au monsieur; et ce n'était pas trop de deux ou trois collègues pour le retenir. «Voyons! Laniboire... L'épée au côté, jamais à la main... le mot est de vous, que diable! bien que l'Académie l'ait adopté...
—Vous savez, messieurs, que Pline l'ancien, au Livre XIII de son Histoire naturelle...» c'était Gazan qui arrivait tout soufflant, de son trot lourd de pachyderme... «signale déjà des supercheries autographiques, entre autres une fausse lettre de Priam sur papyrus...
—Monsieur Gazan n'a pas signé la feuille...» criait l'aigre fausset de Picheral.
«Ah! pardon...» et le gros homme allait signer tout en continuant son histoire de papyrus, de roi Priam, noyée dans cette confusion de voix irritées où l'on ne distinguait que le mot «académie...académie,» tous en parlant comme d'une personne réelle, vivante, dont chacun avait la conviction de connaître et d'exprimer l'intime pensée, à l'exclusion de tous les autres. Subitement ces criailleries s'arrêtèrent devant Astier-Réhu entrant, signant, posant très calme à sa place de secrétaire perpétuel la lourde serviette qu'il tenait sous le bras, puis s'avançant vers ses collègues:
«Messieurs, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre... J'avais fait porter à la Bibliothèque, pour l'expertise, les douze à quinze mille autographes qui composent ce que j'appelais ma collection... Eh bien! messieurs, tout est faux, tout. L'Académie de Florence avait dit vrai. Je suis victime d'une immense mystification.»
Pendant qu'il essuyait son front mouillé de grosses gouttes après l'effort de cet aveu, quelqu'un demanda avec insolence:
«Et alors, monsieur le secrétaire perpétuel?...
—Alors, monsieur Danjou, il ne me restait plus qu'à porter plainte... c'est ce que j'ai fait...» Et comme ils protestaient tous, déclarant qu'un procès pareil était impossible, qu'il ridiculiserait la Compagnie: «Désespéré, vraiment, mes chers collègues; mais ma décision est irrévocable... D'ailleurs l'homme est en prison, et l'instruction commencée...»
De rugissements pareils à ceux qui accueillirent cette déclaration, jamais la salle des séances privées n'en avait entendu; et comme toujours, entre les plus furieux, se signalait Laniboire, vociférant que l'Académie devrait se débarrasser d'un membre aussi dangereux. Dans un premier coup de colère, quelques-uns examinaient tout haut la proposition. Était-ce faisable? L'Académie, compromise par un des siens, pouvait-elle lui dire: «Allez-vous-en, je me déjuge... immortel, je vous rejette au commun des mortels.»