Il restait surtout de cette lecture l'effarement que le secrétaire perpétuel de l'Académie française, la science et la littérature officielles, se fussent laissé duper, deux ou trois ans de suite, par cette ignorante cervelle d'infirme bourrée de détritus de bibliothèque, de rognures de livres mal digérées; là était l'énorme drôlerie de l'affaire et la cause de cette affluence. On venait voir l'Académie sur la sellette en la personne d'Astier-Réhu que tous les regards cherchaient au premier rang des témoins, immobile, absorbé, répondant à peine et sans tourner la tête aux plates adulations de Freydet debout derrière lui, ganté de noir, un grand crêpe au chapeau, dans le deuil tout récent de sa soeur. Cité par la défense, le bon candidat craignait que cela lui fit du tort dans l'esprit de son maître, et il s'excusait, expliquait comment il avait rencontré ce misérable Fage chez Védrine; mais son chuchotement se perdait dans le bruit de la salle et le ronron du tribunal appelant, expédiant les causes, le monotone: «A huitaine... à huitaine...» tombant comme un éclair de guillotine, coupant court aux réclamations des avocats, à la plainte suppliante de pauvres diables, rouges, s'épongeant le front devant la barre: «Mais, monsieur le président...—A huitaine.» Quelquefois, du fond de la salle, un cri en larmes, des bras éperdus: «Je suis là, m'sieu le président... mais j'peux pas arriver... y a trop de monde.—A huitaine.» Ah! quand on a vu de ces déblayages, et les balances symboliques fonctionner avec cette dextérité, on garde une forte idée de la Justice. C'est à peu près la sensation d'une messe de mort expédiée en bousculade par un prêtre étranger, à un enterrement de pauvre.

Enfin la voix du président appela: «Affaire Albin Fage...» Un grand silence dans la salle et jusqu'à l'extrémité du palier où des gens montaient sur des bancs, pour voir. Puis, après un court marmottage à la barre, les témoins défilèrent entre des rangs serrés de toges pour gagner la salle qui leur est réservée, morne et nue, aux carreaux dérougis s'éclairant mal sur une étroite ruelle. Astier-Réhu, qui devait être appelé le premier, n'entra pas, marcha dans l'ombre du couloir entre les deux salles. A de Freydet qui voulait rester avec lui, il déclara sourdement: «Non, non... laissez-moi... Je veux qu'on me laisse!...» Et le candidat, tout penaud, dut se mêler aux autres témoins, causant par petits groupes: le baron Huchenard, Bos le paléographe, le chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, des experts en écriture, puis deux ou trois jolies filles, de celles dont les portraits paraient les murs de la chambre d'Albin Fage, ravies de la réclame qu'allait leur valoir le procès, riant très haut, étalant d'ébouriffants «directoire» en contraste avec le bonnet de linge et les mitaines en tricot de la concierge de la Cour des Comptes. Védrine cité lui aussi, Freydet vint s'asseoir à son côté sur le large rebord de la fenêtre ouverte. Pris, emportés dans ces courants contraires qui, à Paris, séparent les existences, les deux camarades ne s'étaient plus revus, depuis l'été d'avant, qu'aux obsèques récentes de la pauvre Germaine. Et Védrine serrait les mains de son ami, s'informait de sa santé, de son état d'esprit après ce coup terrible. Le candidat haussa les épaules: «C'est dur... certainement, c'est dur, mais que veux-tu? J'y suis fait...» L'autre arrondissant les yeux en face d'un aussi farouche égoïsme... «Dame! pense donc... deux fois, en un an, qu'ils me retoquent...»

Le coup terrible, le seul, pour lui, c'était son échec au fauteuil de Ripault-Babin qui venait de lui échapper comme celui de Loisillon; il comprit ensuite, poussa un profond soupir... Ah! oui... Sa Germaine... Elle s'en était donné du mal tout l'hiver pour cette malheureuse candidature... Deux dîners par semaine, et jusqu'à minuit, une heure du matin, manoeuvrant son fauteuil mécanique dans tous les coins du salon... Elle y avait sacrifié ses dernières forces, plus passionnée encore, plus acharnée que son frère... A la fin, tout à la fin, quand elle ne pouvait plus parler, ses pauvres doigts tordus, faisaient du pointage sur le bord du drap. «Oui, mon cher, elle est morte en pointant, en supputant mes chances à ce damné fauteuil... Oh! mais rien que pour elle j'en serai, de leur Académie, et malgré eux, pour la joie de cette chère mémoire...» Il s'arrêta court; puis la voix changée, descendue:

«Au fait, je ne sais pas pourquoi je te dis ça... La vérité, c'est que depuis qu'ils m'ont enfoncé ce désir sous le front, je ne peux plus penser à rien autre... Ma soeur est morte, à peine si je l'ai pleurée... Il fallait faire mes visites, solliciter pour l'Académie, comme dit Chose. J'en dessèche, j'en crève... une vraie folie.»

Dans la brutalité de ces paroles, l'accent fiévreux qui les encolérait, le sculpteur ne retrouvait plus son Freydet si doux, si poli, épanoui de vivre. L'oeil distrait, le pli soucieux du front, la brûlure de sa poignée de mains attestaient la passion, l'idée fixe; pourtant la rencontre de Védrine semblait l'avoir un peu détendu, et, tendrement, il l'interrogeait: «Que fais-tu?... que deviens-tu?... ta femme?... tes enfants?...» L'ami répondait avec son tranquille sourire. Grâce à Dieu, toute la smala était bien. On allait sevrer la petite. Le garçon continuait à remplir sa fonction d'être beau, à guetter avec inquiétude le centenaire du vieux Réhu. Quant à lui, il travaillait. Deux tableaux au salon, cette année, pas mal placés, pas mal vendus. En revanche, un créancier aussi imprudent que féroce avait saisi le paladin qui, d'étape en étape, encombrant d'abord un superbe rez-de-chaussée de la rue de Rome, déménagé ensuite dans une écurie des Batignolles, se morfondait maintenant sous le hangar d'un nourrisseur à Levallois, où, de temps en temps, on allait le visiter en famille.

«Voilà la gloire!» ajoutait Védrine en riant, pendant que la voix de l'huissier réclamait le témoin Astier-Réhu. La silhouette du secrétaire perpétuel se découpa une minute sur la lumière poudreuse du tribunal, très droite, très ferme, mais son dos qu'il ne surveillait pas, ses larges épaules frissonnantes trahissaient une vive émotion. «Pauvre Crocodilus! murmura le sculpteur, il passe par de rudes épreuves... Cette histoire d'autographes, le mariage de son fils...

—Paul Astier est marié?

—Depuis trois jours, avec la duchesse... Une espèce de mariage morganatique sans autre assistance que la maman du jeune homme et les quatre témoins... J'en étais, comme tu penses, puisqu'une fatalité singulière m'associe à tous les faits et gestes de cette famille Astier.»

Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, encore fière, mais navrée, désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. A côté d'elle, Paul Astier, monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde, personne ne trouve un mot, excepté l'employé qui, après avoir dévisagé les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la mine gracieuse:

«Nous n'attendons plus que la mariée...