Alors, comprimant et râlant sa colère: «Écoute-moi bien, Paul,» dit Léonard Astier, l'index levé dans la figure du garçon, «si cette chose dont tu parles s'accomplit, ne compte pas me revoir jamais... Je ne serai pas là le jour de ton mariage... Je ne veux pas de toi, même à mon lit de mort... Tu n'es plus mon fils... Je te chasse et je te maudis.» Paul répondit, très calme, avec une retraite de corps devant le doigt qui le frôlait: «Oh vous savez, mon cher père ... maudire, bénir, ce sont de ces affaires qui ne se font plus dans les maisons. Même au théâtre, on ne maudit plus, on ne bénit plus.

—Mais on châtie encore, monsieur le drôle!» gronda le vieux, la main haute. Il y eut un cri furieux de la mère: «Léonard!...» tandis que d'une alerte parade de boxe, Paul détournait le coup, aussi tranquille que dans la salle de Keyser, et sans lâcher le poignet rabattu, murmurait: «Ah! non, pas ça, jamais!...»

Le vieil Auvergnat, furieux, essayait de se dégager. Mais si vigoureux qu'il fût encore, il avait trouvé son maître; et pendant cet horrible instant où le père et le fils se soufflaient leur haine dans la figure, croisaient des regards d'assassins, la porte du salon s'entre-bâilla, laissant passer le sourire poupin et bon enfant d'une grosse dame panachée de plumes et de fleurs: «Pardon, cher maître, rien qu'un mot ... tiens! Adélaïde est là... et monsieur Paul, aussi... charmant... divin... Oh... Ah!... un tableau de famille...»

Tableau de famille, en effet; mais de la famille moderne, atteinte de la longue fêlure qui court du haut en bas de la société européenne, l'attaque dans ses principes de hiérarchie, d'autorité; fêlure plus saisissante ici, à l'Institut, sous la majestueuse coupole, où se jugent et se récompensent les vertus domestiques et traditionnelles.


XVI

On s'étouffait, à la huitième chambre, où l'affaire Albin Fage venait enfin après une interminable instruction et tout un jeu de hautes influences pour entraver la procédure. Jamais cette salle de la Correctionnelle dont les murs d'un bleu moisi, aux pâles dorures en losanges, exhalent une odeur de graillon et de misère, n'avait vu se presser sur ses bancs sordides, s'empiler debout aux passages une telle cohue élégante et mondaine, tant de chapeaux fleuris, de toilettes printanières à la marque des grands faiseurs, que tranchait violemment le noir mat des toges et des toques. Et du monde arrivait encore par le tambour de l'entrée dont les deux portes battaient continuellement sous un flot moutonnant de têtes serrées, dressées, soulevées dans la lumière blanche du palier.

Toutes connues, archi-connues, banales à faire pleurer, ces effigies des fêtes parisiennes, enterrements chics ou grandes premières: Marguerite Oger à l'avant-garde, et la petite comtesse de Foder, et la belle Mme Henry de la légation américaine. Puis les dames congréganistes de l'Académie: Mme Ancelin en mauve, au bras du bâtonnier Raverand; Mme Eviza, un buisson de petites roses, entourée d'un essaim noir et bourdonnant de jeunes stagiaires; et, derrière le tribunal, aux places réservées, Danjou, debout, les bras croisés, dominant l'assistance et les juges, détachant sur la vitre haute son profil aux dures arêtes régulières de vieux cabot qu'on voit partout depuis quarante ans, prototype de la banalité mondaine et de ses uniformes manifestations. A part Astier-Réhu et le baron Huchenard cités comme témoins, il était le seul académicien ayant osé affronter les plaidoiries, surtout l'avocat d'Albin Fage, ce terrible ricaneur de Margery dont le «couin» nasillard fait pouffer, rien qu'à l'entendre, la salle et le tribunal.

On allait rire, cela se devinait dans l'air, dans les folichonneries des toques inclinées, dans l'allumage et le retroussis malin des yeux et des bouches s'adressant de loin de petits signes avertisseurs. Tant de racontars se débitaient sur les prouesses galantes de ce petit bossu que l'on venait d'introduire an banc des prévenus, et qui, levant sa longue tête pommadée, jetait dans la salle, par-dessus la barre, un de ces regards en coup d'épervier, auxquels les femmes ne se trompent pas. On parlait de lettres compromettantes, d'un mémoire de l'accusé citant carrément les noms de deux ou trois grandes mondaines, ces noms toujours les mêmes, trempés et retrempés dans toutes les sales affaires. Un exemplaire en circulait, de ce factum, sur les bancs des journalistes, une autobiographie naïve et prétentieuse, où la fatuité de l'avorton se doublait de cette vanité spéciale à l'ouvrier «qui s'est instruit lui-même;» mais, en définitive aucune des révélations annoncées.

Fage se contentait d'informer messieurs les juges qu'il était né près de Vassy (Haute-Marne), droit comme tout le monde,—c'est la prétention commune aux bossus,—et qu'une chute de cheval, à quinze ans, lui avait dévié et renflé le dos. Ainsi qu'à la plupart de ses congénères, dont la formation sexuelle est très lente, le goût de la femme lui était venu tard, mais avec une violence inouïe, alors qu'il travaillait chez un libraire du passage des Panoramas. Sa difformité le gênant pour ses conquêtes, il chercha un moyen de gagner beaucoup d'argent; et l'histoire de ses amours alternée avec celle de ses faux, des procédés employés, encres et parchemins, présentait des titres de chapitres comme celui-ci: «Ma première victime.—Angélina, brocheuse.—Pour un ruban feu.—La foire aux pains d'épices.—J'entre en relations avec Astier-Réhu.—L'encre mystérieuse.—Défi aux chimistes de l'Institut...»