«Comme vous avez fini tard, aujourd'hui!...» ronchonna Corentine ouvrant la porte à son maître... Encore une que l'Institut n'impressionnait pas... «Monsieur Paul est dans votre cabinet avec madame... passez par les archives... le salon est plein de monde pour vous.»

Sinistres, ces archives où restaient seulement les appuis des cartonniers, comme après un vol ou un incendie. Il évitait d'y entrer, d'ordinaire, mais aujourd'hui les traversa fièrement, redressé par la résolution prise, par la déclaration qu'il venait de faire en séance. Après ce grand effort de volonté, de courage, l'idée que son fils l'attendait lui était douce, une détente. Il ne l'avait pas revu depuis le duel, depuis l'émotion ressentie devant son grand garçon couché, plus blanc que ses draps, et se faisait une joie d'aller à lui, les bras tout grands, de le prendre, de le serrer longtemps, bien fort, sans rien dire. Mais sitôt entré, en voyant la mère et le fils rapprochés, chuchotant les yeux à terre, toujours avec leur air mystérieux et complice, son effusion tomba.

«Mais arrivez donc, mon Dieu!» dit Mme Astier, coiffée pour sortir; puis à demi sérieuse, sur un ton de présentation: «Cher ami... monsieur le comte Paul Astier.

—Maître...» fit Paul s'inclinant.

Astier-Réhu les regardait tous deux, fronçant ses gros sourcils: «le comte Paul Astier?...»

Le garçon, toujours joli sous le hâle de ses six mois de plein vent, raconta qu'il venait de s'offrir un titre de comte romain, moins pour lui que pour honorer celle qui allait prendre son nom.

«Tu te maries?» demanda le père de plus en plus méfiant. «... Et avec?

—La duchesse Padovani.

—Tu es fou! «.. Mais elle a vingt-cinq ans de plus que toi, la duchesse ... et puis... et puis...» Il hésitait, cherchait une formule respectueuse, et enfin, brutalement: «On n'épouse pas une femme qui, au vu et au su de tous, vient d'appartenir pendant des années à un autre homme!

—Ce qui ne nous a jamais gênés, du reste, pour dîner régulièrement chez elle et lui avoir une foule d'obligations...» siffla Mme Astier, sa petite tête dressée pour l'attaque. Sans lui répondre ni même la regarder, comme ne la jugeant pas compétente en ces choses de l'honneur, le bonhomme joignit son fils, et d'un accent convaincu, les larges méplats de ses joues remués par l'émotion: «Ne fais pas cela, Paul... pour le nom que tu portes, ne fais pas cela, mon enfant; je t'en prie!» Il l'empoignait par l'épaule, le secouait d'un geste attendri, à la vibration de ses paroles. Mais le jeune homme se dégageait, n'aimant pas ces démonstrations, se défendait de phrases vagues: «Je ne trouve pas... ce n'est pas mon sentiment...» Et devant la fermeture de ce visage au fuyant regard, ce fils qu'il sentait si loin de lui, le père, instinctivement, élevait la voix, invoquant son droit de chef de famille. Un sourire qu'il surprit entre Paul et sa mère, preuve nouvelle de leur connivence en cette ignominie, acheva de l'exaspérer. Il tonna, délira, menaçant de protester publiquement, d'écrire aux journaux, de les flétrir tous deux, la mère et le fils, dans son histoire. C'était sa menace terrible entre toutes! Quand il disait d'un personnage du passé: «Je l'ai flétri dans mon histoâre...» nul châtiment ne lui semblait comparable. Pourtant, les deux alliés ne s'en, émouvaient guère. Mme Astier, faite à cette menace de flétrissure presque autant qu'au charriement de la malle par les couloirs, se contenta de dire en boutonnant ses gants: «Vous savez qu'on entend tout d'à côté.» Malgré la porte et les tentures, la rumeur d'une causerie se distinguait, venue du salon.