«Le beau, disait-il en cherchant autour de lui, le beau serait de dater la chose de Château-Bayard…
— Si c'est que monsieur l'avocat voudrait un petit coin pour écrire…
— Oh! seulement quelques notes à jeter… Vous permettez, mesdames… Le temps qu'on vous serve le café… Je reviens… C'est pour pouvoir mettre ma date sans mentir.»
La servante l'installa dans une petite pièce du rez-de-chaussée très ancienne, dont la voûte arrondie en dôme garde des fragments de dorure et qu'on prétend avoir été l'oratoire de Bayard, de même que la vaste salle voisine avec un grand lit de paysan à baldaquin et rideaux de perse est présentée comme sa chambre à coucher.
Il faisait bon écrire entre ces épaisses murailles que la lourdeur du temps ne pénétrait pas, derrière cette porte-fenêtre entrebâillée jetant en travers de la page la lumière, les parfums du petit verger. Au début, la plume de l'orateur n'était pas assez prompte pour l'enthousiasme de l'idée; il envoyait ses phrases, à la grosse, la tête en bas, des phrases d'avocat du Midi connues mais éloquentes, grises avec une chaleur cachée et des pétillements d'étincelles çà et là comme dans la coulée. Subitement il s'arrêta, le crâne vide de mots ou chargé de la fatigue de la route et des vapeurs du déjeuner. Alors il se promena de l'oratoire à la chambre, parlant haut, s'excitant, écoutant son pas dans la sonorité, comme celui d'un revenant illustre, et se rassit encore sans pouvoir tracer une ligne… Tout tournait autour de lui, les murs blanchis à la chaux, ce rayon de lumière hypnotisante. Il entendit un bruit d'assiettes et de rires dans le jardin, loin, très loin, et finit par s'endormir profondément, le nez sur son ébauche.
… Un violent coup de tonnerre le mit debout. Depuis combien de temps était-il là? Un peu confus, il sortit dans le jardin désert, immobile. L'odeur des tulipiers s'écrasait dans l'air. Sous la tonnelle vide, des guêpes volaient lourdement autour de la poissure des verres de champagne et du sucre resté dans les tasses que la montagnarde desservait sans bruit, prise d'une peur nerveuse de bête à l'approche de l'orage, et se signant à chaque éclair. Elle apprit à Numa que la demoiselle se trouvant avec un grand mal de tête après déjeuner, elle l'avait menée dormir un peu dans la chambre de Bayard, en fermant «ben doucement» la porte pour ne pas déranger le monsieur qui travaillait. Les deux autres, la grosse dame et le chapeau blanc, étaient descendus dans la vallée, et pour sûr ils auraient de l'eau, car il allait en faire un… «Voyez!…»
Dans la direction qu'elle indiquait, sur la crête déchiquetée des Bauges, les cimes calcaires de la Grande-Chartreuse enveloppée d'éclairs comme un mystérieux Sinaï, le ciel s'obscurcissait d'une énorme tache d'encre qui grandissait à vue d'oeil et sous laquelle toute la vallée, le remous des arbres verts, l'or des blés, les routes indiquées par de légères traînes de poussière blanche soulevée, la nappe argentée de l'Isère, prenaient une extraordinaire valeur lumineuse, un jour de réflecteur oblique et blanc, à mesure que se projetait la sombre et grondante menace. Au lointain, Roumestan aperçut le casque en toile de Bompard, étincelant comme une lentille de phare.
Il rentra, mais ne put se remettre au travail. Pour le coup, le sommeil ne paralysait pas sa plume; il se sentait, au contraire, étrangement excité par la présence d'Alice Bachellery dans la chambre voisine. Au fait, y était-elle encore? Il entr'ouvrit la porte et n'osa plus la refermer, de peur de déranger le joli sommeil de la chanteuse jetée, toute défaite, sur le lit, dans un fouillis troublant de cheveux froissés, d'étoffes ouvertes, de blanches formes entrevues.
— Allons, voyons, Numa… La chambre de Bayard, qué diable!
Il se prit positivement par le collet, comme un malfaiteur, se ramena, s'assit de force à sa table, la tête entre ses mains, bouchant ses yeux et ses oreilles, pour mieux s'absorber dans la dernière phrase qu'il répétait tout bas: