À la dernière halte, Bompard rejoignit encore une fois, à pied, très piteux, menant son cheval par la bride. «Cette bête est étonnante…» fit-il sans plus, et ces dames s'informant s'il était tombé «Non… C'est mon ancienne blessure qui s'est rouverte.» Blessé où, quand? Il n'en avait jamais parlé; mais, avec Bompard, il fallait s'attendre à des surprises. On le fit monter dans la voiture, son très pacifique cheval docilement attelé derrière, et l'on se dirigea vers le Château-Bayard, dont les deux tours poivrières, piètrement restaurées, se distinguaient sur un plateau.

Une servante vint au-devant d'eux, montagnarde finaude, aux ordres d'un vieux prêtre, ancien desservant des paroisses voisines, qui habite Château-Bayard, à la charge d'en laisser l'entrée libre aux touristes. Quand une visite est signalée, le prêtre, très digne, monte dans sa chambre, à moins qu'il ne s'agisse de personnages; mais le ministre en partie fine se gardait bien de donner ses titres, et ce fut comme à de simples visiteurs que la domestique montra, avec les phrases apprises et le ton psalmodique de ces gens-là, ce qui reste de l'ancien manoir du chevalier sans peur et sans reproche, pendant que le cocher installait le déjeuner sous une tonnelle du petit jardin.

«Ici l'ancienne chapelle où le bon chevalier matin et soir… Je prie mesdames et messieurs de considérer l'épaisseur des murailles.»

On ne considérait rien du tout. Il faisait noir, on butait contre des gravats qu'éclairait à demi le jour d'une meurtrière glissant sur un grenier à foin établi dans les poutres du plafond. Numa, le bras de sa petite sous le sien, se moquait un peu du chevalier Bayard et de «sa respectable mère, la dame Hélène des Allemans». Cette odeur de vieilles choses les ennuyait et même un moment, pour tâter l'écho des voûtes de la cuisine, madame Bachellery ayant entonné la dernière chanson de son époux, mais là, tout à fait gaillarde: J'tiens ça d'papa…, j'tiens ça d'maman…, personne ne se scandalisa, au contraire.

Mais dehors, le déjeuner servi sur une massive table de pierre, et quand la première faim fut apaisée, la calme splendeur de l'horizon autour d'eux, la vallée du Graisivaudan, les Bauges, les sévères contreforts de la Grande-Chartreuse, et le contraste, dans cette nature aux grandes lignes, du petit verger en terrasse où vivait ce vieux solitaire, tout à Dieu, à ses tulipiers, à ses abeilles, les pénétra peu à peu de quelque chose de grave, de doux qui ressemblait à du recueillement. Au dessert, le ministre entr'ouvrant le guide pour retremper sa mémoire, parla de Bayard, «de sa pauvre dame de mère qui tendrement plorait», le jour où l'enfant partant pour Chambéry, page chez le duc de Savoie, faisait caracoler son petit roussin devant la porte du Nord, à cette place même où l'ombre de la grosse tour s'allongeait majestueuse et frêle, comme le fantôme du vieux castel évanoui.

Et Numa, se montant, leur lisait les belles paroles de madame Hélène à son fils, au moment du départ: «Pierre, mon amy, je vous recommande que devant toutes choses aimiez, craigniez et serviez Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible.» Debout sur la terrasse, avec un geste large qui allait jusqu'à Chambéry: «Voilà ce qu'il faut dire aux enfants, voilà ce que tous les parents, ce que tous les maîtres…»

Il s'arrêta, se frappa le front:

«Mon discours!… C'est mon discours… Je le tiens… Superbe! Le Château-Bayard, une légende locale… Quinze jours que je le cherche… Et le voilà!

— C'est providentiel, cria madame Bachellery pleine d'admiration, trouvant tout de même la fin du déjeuner un peu grave… Quel homme! Quel homme!»

La petite paraissait aussi très montée; mais l'impressionnable Roumestan n'y prenait pas garde. L'orateur bouillonnait sous son front, dans sa poitrine, et tout à son idée: