XIV
LES VICTIMES

Un matin. Dix heures. L'antichambre du ministre de l'instruction publique, long couloir, mal éclairé, à tentures sombres et lambris de chêne, s'encombre d'une foule de solliciteurs, assis ou piétinants, plus nombreux de minute en minute, chaque nouveau venu donnant sa carte au solennel huissier à chaîne qui la prend, l'inspecte, et religieusement la pose, sans un mot, à côté de lui, sur le buvard de la petite table où il écrit dans le jour blême de la croisée toute ruisselante d'une fine pluie d'octobre.

Un des derniers arrivants a pourtant l'honneur d'émouvoir cette auguste impassibilité. C'est un gros homme hâlé, brûlé, goudronné, avec deux petites ancres d'argent en boucles d'oreilles, et une voix de phoque enroué comme il en râle, dans la claire vapeur matinale des ports provençaux.

— Dites-y que c'est Cabantous le pilote… Il sait ce que c'est… Il m'attend.

— Vous n'êtes pas le seul, répond l'huissier, qui sourit discrètement de sa plaisanterie.

Cabantous n'en sent pas la finesse; mais il rit de confiance, la bouche fendue jusqu'aux ancres, et tanguant des épaules, à travers la foule qui s'écarte de son parapluie trempé, il va prendre place sur une banquette à côté d'un autre patient presque aussi tanné que lui.

Té! vé… C'est Cabantous… Hé! adieu…

Le pilote s'excuse, il ne remet pas la personne.

— Valmajour, savez bien…, on s'est connu là-bas, aux arènes.