— C'est tron de Dieu! vrai… Bé, mon homme, tu peux dire que
Paris t'a changé…
Le tambourinaire est maintenant un monsieur aux cheveux noirs très longs, rejetés derrière l'oreille, à l'artiste, ce qui avec son teint bistré, sa moustache bleuâtre qu'il effile continuellement, le fait ressembler à un Tzigane de la Foire aux pains d'épice. Là- dessus, une crête toujours levée de coq de village, une vanité de beau garçon et de musicien où se trahit et déborde l'exagération de son midi d'apparence tranquille et peu bavarde. L'insuccès de l'Opéra ne l'a pas refroidi. Comme tous les acteurs en pareil cas, il l'attribue à la cabale; et pour sa soeur et lui, ce mot prend des proportions barbares, extraordinaires, une orthographe de sanscrit, la kkabbale, un animal mystérieux qui tient du serpent à sonnettes et du cheval de l'Apocalypse. Et il raconte à Cabantous qu'il débute dans quelques jours à un grand café-concert du Boulevard, «un eskating, allons!» où il doit figurer dans des tableaux vivants, à deux cents francs par soir.
— Deux cents francs par soir.
Le pilote roule des yeux…
— Et en plus, ma biographille qu'on criera dans les rues et mon portrait de sa grandeur nature sur tous les murs de Paris, avé le costume de troubadour de l'ancien temps que je mettrai le soir pour faire ma musique.
C'est cela surtout qui le flatte, le costume. Quel dommage qu'il n'ait pas pu mettre sa casquette à créneaux et ses souliers à la poulaine, pour venir montrer au ministre l'engagement superbe, sur du bon papier cette fois, que l'on a signé sans lui. Cabantous regarde la feuille timbrée, noircie sur ses deux faces, et soupire:
— Tu es bien heureux… Moi, voilà plus d'un an que j'espère après ma médaille… Numa m'avait dit d'y envoyer mes papiers, j'y ai envoyé mes papiers… Puis j'ai plus entendu parler de la médaille, ni des papiers, ni de rien du tout… J'ai écrit à la marine, ils mé connaissent pas, à la marine… J'ai écrit au ministre, le ministre m'a pas répondu… Et le plus foutant, c'est qu'à présent, sans mes papiers, quand j'ai une discussion avec les capitaines marins pour le pilotage, les prud'hommes ils veulent pas écouter mes raisons. Alors, voyant ça, j'ai mis la barque à la calanque, et je me suis pensé: allons voir Numa.
Il en pleurerait presque, le malheureux pilote.
Valmajour le console, le rassure, promet de parler au ministre pour lui, ceci d'un ton assuré, le doigt à la moustache, comme un homme à qui l'on n'a rien à refuser. Du reste, cette attitude hautaine ne lui est pas particulière. Tous ces gens qui attendent une audience, vieux prêtres aux façons béates, en mantelet de visite, professeurs méthodiques et autoritaires, peintres gommeux, coiffés à la russe, épais sculpteurs aux doigts en spatule, ont ce même maintien triomphant. Amis particuliers du ministre, sûrs de leur affaire, tous en arrivant ont dit à l'huissier:
— Il m'attend.