Roumestan répondait à peine, s'étouffait à mettre les morceaux doubles et, s'en allant par les rues du quartier toutes bruyantes de brasseries, de débits de prunes, sentait l'amer d'une vie ratée et comme une impression de déchéance.
Quelques années se passèrent ainsi, pendant lesquelles son nom grandit, s'affirma, toujours sans autre profit que des réductions de chez Barbedienne, puis il fut appelé à défendre un négociant d'Avignon qui avait fait fabriquer des foulards séditieux, je ne sais quelle députation en rond autour du comte de Chambord, assez confuse dans l'impression maladroite du tissu, mais soulignée d'un imprudent H. V. entouré d'un écusson. Roumestan joua une bonne scène de comédie, s'indigna qu'on pût voir là-dedans la moindre allusion politique. H. V., mais c'était Horace Vernet, présidant une commission de l'Institut!
Cette tarasconnade eut un succès local qui fit plus pour son avenir que toutes les réclames parisiennes, et avant tout lui gagna les sympathies actives de la tante Portal. Cela se traduisit d'abord par un envoi d'huile d'olive et de melons blancs, ensuite une foule d'autres provisions suivirent figues, poivrons, et des canissons d'Aix, et de la poutargue des Martigues, des jujubes, des azeroles, des caroubes, fruits gamins, insignifiants, dont la vieille dame raffolait et que l'avocat laissait pourrir dans le fond d'une armoire. Quelque temps après, une lettre arriva, qui avait dans sa grosse écriture de plume d'oie la brusquerie d'accent, les cocasseries d'expression de la tante et trahissait son esprit brouillon par l'absence absolue de ponctuation, les sauts prompts d'une idée à une autre.
Numa crut pourtant démêler que la bonne femme voulait le marier avec la fille d'un conseiller à la cour d'appel de Paris, M. Le Quesnoy, dont la dame — une demoiselle Soustelle d'Aps — avait été élevée avec elle chez les soeurs de la Calade… grande fortune…, la personne jolie, bravette, l'air un peu refréjon, mais le mariage réchaufferait tout ça. Et s'il se faisait, ce mariage, qu'est-ce qu'elle donnerait tante Portal à son Numa? Cent mille francs en bon argent tin-tin, le jour des noces.
Sous les provincialismes du langage, il y avait là une proposition sérieuse, si sérieuse que le surlendemain Numa recevait une invitation à dîner des Le Quesnoy. Il s'y rendit, un peu ému. Le conseiller, qu'il rencontrait souvent au palais, était un des hommes qui l'impressionnaient le plus. Grand, mince, le visage hautain, d'une pâleur morbide, l'oeil aigu, fouilleur, la bouche connue scellée, le vieux magistrat, originaire de Valenciennes et qui semblait lui-même fortifié, casematé par Vauban, le gênait de toute sa froideur d'homme du Nord. La haute situation qu'il devait à ses beaux ouvrages sur le droit pénal, à sa grande fortune, à l'austérité de sa vie, situation qui aurait été plus considérable encore sans l'indépendance de ses opinions et l'isolement farouche où il s'enfermait depuis la mort d'un fils de vingt ans, toutes ces circonstances passaient devant les yeux du Méridional, pendant qu'il montait, un soir de septembre 1865, le large escalier de pierre à rampe ouvragée de l'hôtel Le Quesnoy, un des plus anciens de la place Royale.
Le grand salon où on l'introduisit, la solennité des hauts plafonds que rejoignaient les portes par la peinture légère de leurs trumeaux, les tentures droites de lampes à raies aurore et fauve, encadrant les fenêtres ouvertes sur un balcon antique et tout un angle rose des bâtiments briquetés de la place n'étaient pas pour dissiper son impression. Mais l'accueil de madame Le Quesnoy le mit bien vite à l'aise. Cette petite femme au sourire triste et bon, emmitouflée et toute lourde de rhumatismes dont elle souffrait depuis qu'elle habitait Paris, gardait l'accent, les habitudes de son cher Midi, l'amour de tout ce qui le lui rappelait. Elle fit asseoir Roumestan auprès d'elle et dit en le regardant tendrement dans le demi-jour: «C'est tout le portrait d'Évélina.» Ce petit nom de tante Portal, que Numa n'était plus habitué à entendre, le toucha comme un souvenir d'enfance. Depuis longtemps, madame Le Quesnoy avait envie de connaître le neveu de son amie, mais la maison était si triste, leur deuil les avait mis tellement à part du monde, de la vie! Maintenant ils se décidaient à recevoir un peu, non que leur douleur fût moins vive, mais à cause de leurs filles, de l'aînée surtout qui allait avoir vingt ans; et se tournant vers le balcon où couraient des rires de jeunesse, elle appela: «Rosalie… Hortense… venez donc… Voilà M. Roumestan.»
Dix ans après cette soirée, il se rappelait l'apparition soufflante et calme, dans le cadre de la haute fenêtre et la lumière tendre du couchant, de cette belle jeune fille rajustant sa coiffure que les jeux de la petite soeur avaient dérangée, et venant à lui les yeux clairs, le regard droit, sans le moindre embarras coquet.
Il se sentit tout de suite en confiance, en sympathie.
Une ou deux fois pourtant, pendant le dîner, au hasard de la conversation, Numa crut saisir dans l'expression du beau profil au teint pur placé près de lui un frisson hautain qui passait, sans doute cet air refréjon, dont parlait la tante Portal et que Rosalie tenait de sa ressemblance avec son père. Mais la petite moue de la bouche entr'ouverte, le froid bleu du regard s'adoucissaient bien vite dans une attention bienveillante, un charme de surprise qu'on n'essayait pas même de cacher. Née et élevée à Paris, mademoiselle Le Quesnoy s'était toujours senti une aversion déterminée pour le Midi, dont l'accent, les moeurs, le paysage entrevus pendant des voyages de vacances lui étaient également antipathiques. Il y avait là comme un instinct de race et un sujet de tendres querelles entre la mère et la fille.
«Jamais je n'épouserai un homme du Midi,» disait Rosalie en riant, et elle s'en était fait un type bruyant, grossier et vide, de ténor d'opéra ou de placier de vins de Bordeaux à tête expressive et régulière. Roumestan se rapprochait bien un peu de cette claire vision de petite Parisienne railleuse; mais sa parole chaude, musicale, prenant ce soir-là dans la sympathie environnante une force irrésistible, exaltait, affinait sa physionomie. Après quelques propos tenus à demi-voix entre voisins de table, ces hors-d'oeuvre de la conversation qui circulent avec les marinades et le caviar, la causerie devenue générale, on parla des dernières fêtes de Compiègne et de ces chasses travesties, où les invités figuraient en seigneurs et dames Louis XV. Numa, qui connaissait les idées libérales du vieux Le Quesnoy, se lança dans une improvisation superbe, presque prophétique, montra cette cour en figuration du cirque, écuyères et palefreniers, chevauchant sous un ciel d'orage, se ruant à la mort du cerf au milieu des éclairs et des lointains coups de foudre; puis en pleine fête le déluge, l'hallali noyé, tout le mardi gras monarchique finissant dans un pataugeage de sang et de boue.