Elle avait, cette vaillante femme, toutes les nervosités de la femme, tous ses tremblements, ses resserrements frileux de mimosa; le monde, qui juge sans comprendre, la trouvait froide, comme les ignorants s'imaginent que les fleurs ne vivent pas. Mais maintenant, son espoir ayant six mois, il fallait bien tirer tous ces petits objets de leurs plis de deuil et d'enfermement, les visiter, les transformer peut-être; car la mode change même pour les nouveau-nés, on ne les enrubanne pas toujours de la même manière. C'est pour ce travail tout intime que Rosalie s'était soigneusement enfermée et dans le grand ministère affairé, paperassant, le bourdonnement des rapports, le fiévreux va-et- vient des bureaux aux divisions, il n'y avait certainement rien d'aussi sérieux, d'aussi émouvant que cette femme à genoux devant un tiroir ouvert, le coeur battant et les mains tremblantes.
Elle leva les dentelles un peu jaunies qui préservaient avec des parfums tout ce blanc d'innocentes toilettes, les béguins, les brassières, par rang d'âge et de taille, la robe pour le baptême, la guimpe à petits plis, des bas de poupée. Elle se revit là-bas à Orsay, doucement alanguie, travaillant des heures entières à l'ombre du grand catalpa dont les calices blancs tombaient dans la corbeille à ouvrage parmi ses pelotons et ses fins ciseaux de brodeuse, toute sa pensée concentrée dans un point de couture qui lui mesurait les rêves et les heures. Que d'illusions alors, que de croyances! Quel joyeux ramage dans les feuilles, sur sa tête; en elle, quelle éveillée de sensations tendres et nouvelles! En un jour la vie lui avait repris tout, brusquement. Et son désespoir lui rentrait au coeur, la trahison du mari, la perte de l'enfant, à mesure qu'elle développait sa layette.
La vue de la première petite parure, toute prête à passer, celle que l'on prépare sur le berceau au moment de la naissance, les manches l'une dans l'autre, les bras écartés, les bonnets gonflés dans leur rondeur, la faisait éclater en larmes. Il lui semblait que son enfant avait vécu, qu'elle l'avait embrassé et connu. Un garçon. Oh! bien certainement, un garçon, et fort, et joli, et dans sa chair de lait déjà les yeux sérieux et profond du grand- père. Il aurait huit ans aujourd'hui, de longs cheveux bouclés tombant sur un grand col; à cet âge-là, ils appartiennent encore à la mère qui les promène, les pare, les fait travailler! Ah! cruelle, cruelle vie…
Mais peu à peu, en tirant et maniant les menus objets noués de faveurs microscopiques, leurs broderies à fleurs, leurs dentelles neigeuses, elle s'apaisait. Eh bien, non, la vie n'est pas si méchante; et tant qu'elle dure, il faut garder du courage.
Elle avait perdu tout le sien à ce tournant funeste, s'imaginant que c'était fini pour elle de croire d'aimer, d'être épouse et mère, qu'il ne lui restait qu'à regarder le lumineux passé s'en aller loin comme un rivage qu'on regrette. Puis, après des années mornes, sous la neige froide de son coeur le renouveau avait germé lentement, et voici qu'il refleurissait dans ce tout petit qui allait naître, qu'elle sentait déjà vigoureux aux terribles petits coups de pied qu'il lui envoyait la nuit. Et son Numa si changé, si bon, guéri de ses brutales violences! Il y avait bien encore en lui des faiblesses qu'elle n'aimait pas, de ces détours italiens dont il ne pouvait se défendre mais «ça, c'est la politique…» comme il disait. D'ailleurs, elle n'en était plus aux illusions des premiers jours; elle savait que pour vivre heureux il faut se contenter de l'à peu près de toutes choses, se tailler des bonheurs pleins dans les demi-bonheurs que l'existence nous donne…
On frappa de nouveau à la porte. M. Méjean, qui voulait parler à
Madame.
— Bien… j'y vais…
Elle le rejoignit dans le petit salon qu'il arpentait de long en large, très ému.
— J'ai une confession à vous faire, dit-il sur le ton de familiarité un peu brusque qu'autorisait une amitié déjà ancienne, dont il n'avait pas tenu à eux de faire un lien fraternel… Voilà quelques jours que j'ai terminé cette misérable affaire…
Je ne vous le disais pas pour garder ceci plus longtemps…