Elle s'absorbait si fort dans son rêve que, le whist terminé, les habitués étaient partis sans qu'elle l'eût presque remarqué, répondant machinalement au salut amical et apitoyé de chacun, ne s'apercevant pas que le président, au lieu de reconduire ses amis comme il en avait l'habitude chaque soir quel que fût le temps et la saison, se promenait à grands pas dans le salon, s'arrêtait enfin devant elle à la questionner d'une voix qui la faisait tout à coup tressaillir.
— Eh bien, mon enfant, où en es-tu? Qu'as-tu décidé?
— Mais toujours la même chose, mon père.
Il s'assit auprès d'elle, lui prit la main, essaya d'être persuasif:
«J'ai vu ton mari… Il consent à tout… tu vivras ici près de moi, tout le temps que ta mère et ta soeur resteront absentes; après même, si ton ressentiment dure encore… Mais, je te le répète, ce procès est impossible. Je veux espérer que tu ne le feras pas.»
Rosalie secoua la tête.
«Vous ne connaissez pas cet homme, mon père… Il emploiera son astuce à m'envelopper, à me reprendre, à faire de moi sa dupe, une dupe volontaire, acceptant une existence avilie, sans dignité… Votre fille n'est pas de ces femmes-là… Je veux une rupture complète, irréparable, hautement annoncée au monde…»
De la table où elle rangeait les cartes et les jetons, sans se retourner, madame Le Quesnoy intervint doucement:
«Pardonne, mon enfant, pardonne.
— Oui, c'est facile à dire quand on a un mari loyal et droit comme le tien, quand on ne connaît pas cet étouffement du mensonge et de la trahison en trame autour de soi… C'est un hypocrite, je vous dis. Il a sa morale de Chambéry et celle de la rue de Londres… Les mots et les actes toujours en désaccord… Deux paroles, deux visages… Toute la félinerie et la séduction de sa race… L'homme du Midi enfin!»