Et s'oubliant dans l'éclat de sa colère:
«D'ailleurs, j'avais déjà pardonné une fois… Oui, deux ans après mon mariage… Je ne vous en ai pas parlé, je n'en ai parlé à personne… J'ai été très malheureuse… Alors nous ne sommes restés ensemble qu'aux prix d'un serment… Mais il ne vit que de parjures… Maintenant, c'est fini, bien fini.»
Le président n'insista plus, se leva lentement et vint à sa femme. Il y eut un chuchotement comme un débat, surprenant, entre cet homme autoritaire et l'humble créature annihilée: «Il faut lui dire… Si… si… Je veux que vous lui disiez…» Sans ajouter une parole, M. Le Quesnoy sortit, et son pas de tous les soirs, sonore, régulier, monta des arcades désertes dans la solennité du grand salon.
«Viens là…» fit la mère à sa fille d'un geste tendre… Plus près, encore plus près… Elle n'oserait jamais tout haut… Et même, si rapprochées, coeur contre coeur, elle hésitait encore: «Écoute, c'est lui qui le veut… Il veut que je te dise que ta destinée est celle de toutes les femmes, et que ta mère n'y a pas échappé.»
Rosalie s'épouvantait de cette confidence qu'elle devinait aux premiers mots, tandis qu'une chère vieille voix brisée de larmes articulait à peine une triste, bien triste histoire de tous points semblable à la sienne, l'adultère du mari dès les premiers temps du ménage, comme si la devise de ces pauvres êtres accouplés étant «trompe-moi ou je te trompe», l'homme s'empressait de commencer pour garder son rang supérieur.
— Oh! assez, assez, maman, tu me fais mal…
Son père qu'elle admirait tant, qu'elle plaçait au-dessus de tout autre, le magistrat intègre et ferme!… Mais qu'était-ce donc que les hommes? Au nord, au midi, tous pareils, traîtres et parjures… Elle qui n'avait pas pleuré pour la trahison du mari, sentit un flot de larmes chaudes à cette humiliation du père… Et l'on comptait là-dessus pour la fléchir!… Non, cent fois non, elle ne pardonnerait pas. Ah! c'était cela, le mariage. Eh bien, honte et mépris sur le mariage! Qu'importaient la peur du scandale et les convenances du monde, puisque c'était à qui les braverait le mieux.
Sa mère l'avait prise, la serrait contre son coeur, essayant d'apaiser la révolte de cette jeune conscience blessée dans ses croyances, dans ses plus chères superstitions, et doucement elle la caressait, comme on berce:
«Si, tu pardonneras… Tu feras comme j'ai fait… C'est notre lot, vois-tu… Ah! dans le premier moment, moi aussi, j'ai eu un grand chagrin, une belle envie de sauter par la fenêtre… Mais j'ai pensé à mon enfant, à mon pauvre petit André qui naissait à la vie, qui depuis a grandi, qui est mort en aimant, en respectant tous les siens… Toi de même tu pardonneras pour que ton enfant ait l'heureuse tranquillité que vous a faite mon courage, pour qu'il ne soit pas un de ces demi-orphelins que les parents se partagent, qu'ils élèvent dans la haine et le mépris l'un de l'autre… Tu songeras aussi que ton père et ta mère ont déjà bien souffert et que d'autres désespoirs les menacent…
Elle s'arrêta, oppressée. Puis avec un accent solennel: