Sous les arbres dépouillés de l'avenue Berchère, dans un tourbillon de branches et d'écorces sèches que jetait le mistral en dure litière à l'illustre voyageur, les chevaux avançaient lentement; et Ménicle, au tournant où les portefaix avaient l'habitude de dételer, fut obligé de faire claquer son fouet plusieurs fois, tellement ses bêtes semblaient surprises de cette indifférence pour le grand homme. Roumestan, lui, ne songeait qu'à l'horrible nouvelle qu'il venait d'apprendre; et tenant les deux mains poupines de la tante qui continuait a s'éponger les yeux, il demandait doucement:

— Quand est-ce arrivé?

— Quoi donc?

— Quand est-elle morte, la pauvre petite?

Tante Portal bondit sur ses coussins empilés:

«Morte!… Bou Diou!… Qui t'a dit qu'elle était morte?…»

Tout de suite elle ajouta avec un grand soupir: «Seulement, péchère, elle n'en a pas pour longtemps.»

Oh! non, pas pour bien longtemps. Maintenant elle ne se levait plus, ne quittait plus les oreillers de dentelle où sa petite tête amaigrie devenait de jour en jour méconnaissable, plaquée aux joues d'un fard brûlant, les yeux, les narines, cernés de bleu. Ses mains d'ivoire allongées sur la batiste des draps, près d'elle un petit peigne, un miroir pour lisser de temps en temps ses beaux cheveux bruns, elle restait des heures sans parler à cause de l'enrouement douloureux de sa voix, le regard perdu vers les cimes d'arbres, le ciel éblouissant du vieux jardin de la maison Portal.

Ce soir-là, son immobilité rêveuse durait depuis si longtemps, sous les flammes du couchant qui empourprait la chambre, que sa soeur s'inquiéta:

— Est-ce que tu dors?