Et elles l'enveloppaient, le léchaient de la flamme brune de leurs yeux. Lui, l'enfant d'un mois, n'était pas effrayé du tout. Réveillé par ce vacarme, appuyé sur le coussin aux noeuds roses, il regardait de ses yeux de chat, la pupille dilatée et fixe, avec deux gouttes de lait au coin des lèvres, et restait calme, visiblement heureux de ces apparitions de têtes aux portières, de ces clameurs grandissantes où se mêlaient bientôt les bêlements, mugissements, piaillements des bêtes prises d'une nerveuse imitation, formidable tutti de cous tendus, de bouches ouvertes, de gueules bées à la gloire de Roumestan et de sa progéniture. Alors même, et tandis que tous dans la voiture tenaient à deux mains leurs oreilles fracassées, le petit homme demeurait impassible, et son sang-froid déridait jusqu'au vieux président qui disait: «Si celui-là n'est pas né pour le forum!…»
Ils espéraient en être quittes en sortant du marché, mais la foule les suivit, s'accroissant à mesure des tisserands du Chemin-Neuf, des ourdisseuses par bandes, des portefaix de l'avenue Berchère. Les marchands accouraient au pas des boutiques, le balcon du cercle des Blancs se chargeait de monde, et bientôt les orphéons à bannières débouchaient de toutes les rues, entonnant des choeurs, des fanfares, comme à une arrivée de Numa, avec quelque chose de plus gai, d'improvisé, en dehors du festival habituel.
Dans la plus belle chambre de la maison Portal, dont les boiseries blanches, les soies flammées dataient d'un siècle, Rosalie, étendue sur une chaise longue, laissant aller son regard du berceau vide à la rue déserte et ensoleillée, s'impatientait à attendre le retour de son enfant. Sur ses traits fins, exsangues, creusés de fatigue et de larmes, où se montrait pourtant comme un apaisement heureux, on pouvait lire l'histoire de son existence pendant ces derniers mois, inquiétudes, déchirements, sa rupture avec Numa, la mort de son Hortense, et à la fin la naissance de l'enfant qui emportait tout. Quand ce grand bonheur lui était venu, elle n'y comptait plus, brisée par tant de coups, se croyant incapable de donner la vie. Aux derniers jours elle s'imaginait même ne plus sentir les soubresauts impatients du petit être emprisonné; et le berceau, la layette toute prête, elle les cachait par une crainte superstitieuse, avertissant seulement l'Anglaise qui la servait: «Si l'on vous demande des vêtements d'enfant, vous saurez où les prendre.»
S'abandonner sur un lit de torture, les yeux clos, les dents serrées, pendant de longues heures coupées toutes les cinq minutes d'un cri déchirant et qui force, subir son destin de victime dont toutes les joies doivent être chèrement payées, ce n'est rien quand l'espoir est au bout; mais avec l'attente d'une désillusion suprême, dernière douleur où les plaintes presque animales de la femme se mêleront aux sanglots de la maternité déçue, quel épouvantable martyre! À demi tuée, sanglante, du fond de son anéantissement elle répétait: «Il est mort… il est mort…» lorsqu'elle entendit cet essai de voix, cette respiration criée, cet appel à la lumière, de l'enfant qui naît. Elle y répondit, oh! de quelle tendresse débordante:
«Mon petit!…»
Il vivait. On le lui apporta. C'était à elle ce petit être au souffle court, ébloui, éperdu, presque aveugle; cette chose en chair la rattachait à l'existence, et rien que de l'appuyer contre elle, toute la fièvre de son corps se noyait dans une sensation de fraîcheur réconfortante. Plus de deuil, plus de misère! Son enfant, son garçon, ce désir, ce regret qu'elle avait dix ans enduré, qui lui brûlait les yeux de larmes, dès qu'elle regardait les enfants des autres, ce petit qu'elle avait embrassé d'avance sur tant de mignonnes joues roses! Il était là et lui causait un ravissement nouveau, une surprise, chaque fois que de son lit elle se penchait vers le berceau, écartait les mousselines sur le sommeil à peine entendu, les poses frileuses et recroquevillées du nouveau-né. Elle le voulait toujours près d'elle. Quand il sortait, elle s'inquiétait, comptait les minutes, mais jamais avec tant d'angoisse que ce matin du baptême.
«Quelle heure est-il?… demandait-elle à chaque instant… Comme ils tardent!… Dieu! que c'est long…»
Madame Le Quesnoy, restée près de sa fille, la rassurait, elle- même un peu tourmentée, car ce petit-fils, le premier, l'unique, tenait bien fort au coeur des grands-parents, éclairait leur deuil d'une espérance.
Une rumeur lointaine qui se rapprochait en grondant redoubla l'inquiétude des deux femmes.
On va voir, on écoute. Des chants, des détonations, des clameurs, des cloches en branle. Et tout à coup l'Anglaise qui regardait dehors: