— Madame, c'est le baptême!
C'était le baptême, ce tumulte d'émeute, ces hurlements de cannibales autour du poteau de guerre.
— Oh! ce Midi… ce Midi!… répétait la jeune mère épouvantée.
Elle tremblait qu'on lui étouffât son petit dans la bagarre.
Mais non. Le voici, bien vivant, superbe, remuant ses petits bras courts, les yeux tout grands, dans la longue robe de baptême dont Rosalie a brodé les festons, cousu les dentelles elle-même, la robe de l'autre; et ce sont ses deux garçons en un, le mort et le vivant, qu'elle possède à cette heure.
— Il n'a pas fait un cri, ni tété une fois de toute la route affirme tante Portal qui raconte à sa manière imagée le triomphant tour de ville, pendant que les portes battent dans le vieil hôtel redevenu la maison aux ovations, que les domestiques courent sous le porche où l'on sert de la «gazeuse» aux musiciens. Des fanfares éclatent, les vitres tremblent. Les vieux Le Quesnoy sont descendus dans le jardin loin de cette joie qui les navre; et comme Roumestan va parler au balcon, tante Portal, l'Anglaise Polly passent vite dans le salon, pour l'entendre.
— Si Madame voulait ben tenir le petit! demande la Nounou curieuse comme une sauvage, et Rosalie est tout heureuse de rester seule, son enfant sur les genoux. De sa fenêtre elle voit étinceler les bannières dans le vent, la foule serrée, tendue à la parole de son grand homme. Des mots du discours lui arrivent par échappées; mais elle entend surtout le timbre de cette voix prenante, émouvante, et un frisson douloureux lui passe au souvenir de tout le mal qui lui est venu de cette éloquence habile à mentir et à duper.
À présent, c'est fini; elle se sent à l'abri des déceptions et des blessures. Elle a un enfant. Cela résume tout son bonheur, tout son rêve. Et se faisant un bouclier de la chère petite créature qu'elle serre en travers de sa poitrine, elle l'interroge tout bas, de tout près, comme si elle cherchait une réponse ou une ressemblance dans l'ébauche de cette petite figure informe, ces minces linéaments qui semblent creusés par une caresse dans de la cire et marquent déjà une bouche sensuelle, violente, un nez courbé pour l'aventure, un menton douillet et carré.
«Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? Est-ce que tu passeras ta vie à trahir les autres et toi-même, à briser les coeurs naïfs qui n'auront fait d'autre mal que de te croire et de t'aimer?… Est-ce que tu auras l'inconstance légère et cruelle, prenant la vie en virtuose, en chanteur de cavatines? Est-ce que tu feras le trafic des mots, sans t'inquiéter de leur valeur, de leur accord avec ta pensée, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent?»
Et la bouche en baiser sur cette petite oreille qu'entourent des cheveux follets:
«Est-ce que tu seras un Roumestan, dis?»