— Regardez ça, soeurette, dit-il avec émotion… C'est là que je me suis embarqué pour Paris, il y a vingt et un ans… Nous n'avions pas le chemin de fer alors. On prenait la diligence jusqu'à Montélimar, puis le Rhône… Dieu! que j'étais content et que votre grand Paris m'épouvantait… C'était le soir, je me rappelle…
Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant à mesure.
— … Le soir, dix heures, en novembre… Une lune si claire… Le conducteur s'appelait Fouque, un personnage! … Pendant qu'il attelait, nous nous promenions de long en large avec Bompard… Bompard, vous savez bien… Nous étions déjà grands amis. Il était, du moins s'imaginait être élève en pharmacie, et comptait venir me rejoindre… Nous faisions des projets, des rêves de vie ensemble, à s'aider pour arriver plus tôt… En attendant, il m'encourageait, me donnait des conseils, étant plus âgé… Toute ma peur, c'était d'être ridicule… Tante Portal m'avait fait faire pour la route un grand manteau, ce qu'on appelait un raglan… J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portal… Alors Bompard me faisait marcher devant lui… Té! je vois encore mon ombre à côté de moi… Et, gravement, avec cet air qu'il a, il me disait: «Tu peux aller, mon bon, tu n'es pas ridicule…» Ah! jeunesse, jeunesse…
Hortense, qui maintenant craignait de ne plus sortir de cette ville où le grand homme trouvait sous chaque pierre un retard éloquent, le poussait doucement vers la berline:
— Si nous montions, Numa… Nous causerions aussi bien en route…
V
VALMAJOUR
De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut guère plus de deux heures, surtout quand on a le vent arrière. Attelée de ses deux vieux camarguais, la berline allait toute seule, poussée par le mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote ou le gonflait à la manière d'une voile. Ici il ne rugissait plus comme autour des remparts, sous les voûtes des poternes; mais libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondulée où quelques mas perdus, une ferme isolée, toute grise dans un bouquet vert, semblaient l'éparpillement d'un village par la tempête, il passait en fumée sur le ciel, en embruns rapides sur les blés hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui soulevaient en flots blonds la poussière craquant sous les roues, il abaissait les files de cyprès serrés, les roseaux d'Espagne aux longues feuilles bruissantes donnant l'illusion d'un ruisseau frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme à court de souffle, on sentait le poids de l'été, une chaleur africaine montant du sol, que dissipait bien vite la saine et vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de l'horizon, vers ces petites collines grisâtres, ternes, au fond de tout paysage provençal, mais que le couchant irise de teintes féeriques.
On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier venant des carrières avec un chargement d'énormes pierres taillées aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Ville-des- Baux courbée sous un grand couffin d'herbes aromatiques, la cagoule d'un moine mendiant, besace au dos, rosaire aux cuisses, le crâne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien un retour de pèlerinage, une charretée de femmes et de filles en toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumière. Eh bien, le mistral donnait à tout cela, au dur labeur, aux misères, aux superstitions de pays le même entrain de santé, de belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les «dia! hue!» des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de ses bêtes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des pèlerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par l'air natal, entonnait à toute gorge avec de grands gestes lyriques débordant par les deux portières:
Beau soleil de la Provence, Gai compère du mistral…