Puis, s'interrompant: «Hé! Ménicle… Ménicle!…

— Monsieur Numa?

— Qu'est-ce que c'est que cette masure, là-bas, de l'autre main du Rhône?

— Ça, monsieur Numa, c'est le Jonjon de la reine Jeanne…

— Ah! oui, c'est vrai… Je me rappelle… Pauvre Jonjon! Son nom est aussi démantelé que lui.»

Il faisait alors à Hortense l'historique du donjon royal; car il savait à fond sa légende provençale… Cette tour ruinée et roussie, là-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille encore que l'abbaye dont on apercevait, tout auprès, un pan de mur à moitié croulé, percé sur le bleu d'étroites fenêtres alignées et d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible au flanc de la côte rocailleuse, par où les moines vers l'étang luisant comme une coupe de métal s'en venaient pêcher des carpes, des anguilles pour la table de l'abbé. Il remarquait, en passant, que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des couvents s'était installée, planant, rêvant aux sommets, mais descendant lever la dîme sur tous les biens de nature et les villages environnants… Ah! le moyen âge de Provence, le beau temps des trouvères et des cours d'amour… Maintenant les ronces disjoignaient les dalles où les Stéphanette, les Azalaïs, avaient laissé traîner leurs robes plates; les orfraies et les hiboux miaulaient, la nuit, où chantaient les troubadours. Mais n'est-ce pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles un bouquet d'élégance coquette, de mièvrerie italienne, comme un frisson de luth ou de viole flottant dans la pureté de l'air?

Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-soeur et la lévite bleue de Ménicle pour auditoire, s'échappait, après quelques redites de banquets régionaux ou de séances académiques, dans une de ces improvisations ingénieuses et brillantes, qui faisaient bien de lui le descendant des légers trouvères provençaux.

«Voilà Valmajour!» dit tout à coup le cocher de tante Portal, se penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.

Ils avaient quitté le grand chemin et suivaient une montée en lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin étroit, glissant, à cause des touffes de lavande dont chaque tour de roue dégageait au passage le parfum brûlé. Sur un plateau, à mi-côte, au pied d'une tour ébréchée et noire, s'étageaient les toits de la ferme. C'est là que les Valmajour habitaient, de père en fils, depuis des années et des années, sur l'emplacement du vieux château dont le nom leur était resté. Et qui sait? Peut-être ces paysans descendaient-ils des princes de Valmajour, alliés aux comtes de Provence et à la maison des Baux? Cette supposition imprudemment émise par Roumestan fut tout à fait du goût d'Hortense, qui s'expliquait ainsi les façons vraiment nobles du tambourinaire.

Comme ils en causaient dans la voiture, Ménicle sur son siège les écoutait plein de stupéfaction. Ce nom de Valmajour était très répandu dans la contrée; il y avait les Valmajour du haut et les Valmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la montagne. «Ça serait donc tous des grands seigneurs!…» Mais le futé Provençal garda sa remarque pour lui. Et tandis qu'ils avançaient avec lenteur dans ce paysage dénudé et grandiose, la jeune fille, que la conversation animée de Roumestan avait jetée en plein roman historique, dans le rêve coloré du passé, apercevant là-haut une paysanne assise sur un contrefort au pied des ruines, à demi tournée, la main au-dessus des yeux pour regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffée du hennin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.