— Nous le fûmes…, nous le sommes…
Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre arrivée, nous réclamions en vain un bougeoir supplémentaire; tout à l'heure, il y en avait cinq sur la cheminée. Numa sera bien servi, je t'en réponds, et installé. On lui donne le premier étage du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il paraît que les eaux d'Arvillard sont funestes à la princesse; et le petit docteur lui-même est d'avis qu'elle parte au plus vite. C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, les Alpes Dauphinoises ne s'en relèveraient pas.
C'est pitié, la hâte qui se fait autour du départ de ces malheureux, comme on les presse, comme on les pousse, à l'aide de cette hostilité magnétique que dégagent les endroits où l'on est importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrivée fut si fêtée ici. Pour un peu, on la reconduirait à l'extrémité du département entre deux gendarmes… L'hospitalité des villes d'eaux!…
À propos, et Bompard? tu ne me dis pas s'il sera du voyage. Dangereux Bompard! s'il vient, je suis capable de m'envoler avec lui sur quelque glacier. Quels développements nous trouverions à nous deux, vers les cimes! Je ris, je suis si heureuse… Et j'inhale, et j'inhale, un peu gênée par le voisinage du terrible Bouchereau qui vient d'entrer et de s'asseoir à deux places de moi.
Qu'il a donc l'air dur, cet homme-là. Les mains sur la pomme de sa canne, son menton posé dessus, il parie tout haut, le regard droit, sans s'adresser à personne. Est-ce que je dois prendre pour moi ce qu'il dit de l'imprudence des baigneuses, de leurs robes de batiste claire, de la sottise des sorties après le dîner dans un pays où les soirées sont d'une fraîcheur mortelle?
Méchant homme! On croirait qu'il sait que je quête ce soir à l'église d'Arvillard pour l'oeuvre de la Propagation. Le père Olivieri doit raconter en chair ses missions dans le Thibet, sa captivité, son martyre; mademoiselle Bachellery, chanter l'Ave Maria de Gounod. Et je me fais une fête du retour par toutes les petites rues noires avec des lanternes, comme une vraie retraite aux flambeaux.
Si c'est une consultation que M. Bouchereau me donne là, je n'en veux pas, il est trop tard. D'abord, monsieur, j'ai carte blanche de mon petit docteur, qui est bien plus aimable que vous et m'a même permis un petit tour de valse au salon pour finir.
Oh! rien qu'un, par exemple. Du reste, quand je danse un peu trop, tout le monde est après moi. On ne sait pas comme je suis robuste avec ma taille de grand fuseau, et qu'une Parisienne n'est jamais malade de trop danser. «Prenez garde… Ne vous fatiguez pas…» L'une m'apporte mon châle; celui-là ferme les croisées dans mon dos, de peur que je m'enrhume. Mais le plus empressé encore, c'est le jeune homme au ressort, parce qu'il trouve que j'en ai diantrement plus que sa soeur. Ce n'est pas difficile, pauvre fille. Entre nous, je crois que ce jeune monsieur, désespéré des froideurs d'Alice Bachellery, s'est rabattu sur moi et me fait la cour… Mais, hélas! il perd ses peines, mon coeur est pris, tout à Bompard… Eh bien! non, ce n'est pas Bompard, et tu t'en doutes, ce n'est pas Bompard le personnage de mon roman. C'est…, c'est… Ah! tant pis, mon heure est passée. Je te le dirai un autre jour, mademoiselle refréjon.