(Suite)

Le matin où le Journal des Baigneurs annonça que Son Excellence M. le ministre de l'Instruction publique, Bompard attaché, et leur suite, étaient descendus aux Alpes Dauphinoises, le désarroi fut grand dans les hôtels d'alentour.

Justement La Laita gardait depuis deux jours un évêque catholique de Genève pour le produire au bon moment, ainsi qu'un conseiller général de l'Isère, un lieutenant-juge à Tahiti, un architecte de Boston, une fournée enfin. La Chevrette attendait aussi un «député du Rhône et famille». Mais le député, le lieutenant-juge, tout disparut emporté, perdu dans le sillon de flamme glorieuse qui suivait partout Numa Roumestan. On ne parlait, on ne s'occupait que de lui. Tous les prétextes servaient pour s'introduire aux Alpes Dauphinoises, passer devant le petit salon du rez-de-chaussée sur le jardin, où le ministre mangeait entre ses dames et son attaché, le voir faire la partie de boule, chère aux Méridionaux, avec le père Olivieri des Missions, saint homme terriblement velu, qui à force de vivre chez les sauvages avait pris de leurs façons d'être, poussait des cris formidables en pointant et pour tirer brandissait les boules au-dessus de sa tête en tomahawk.

La belle figure du ministre, la rondeur de ses manières lui gagnèrent les coeurs et surtout sa sympathie pour les humbles. Le lendemain de son arrivée, les deux garçons qui servaient le premier étage annoncèrent à l'office que le ministre les emmenait à Paris pour son service personnel. Comme c'étaient de bons serviteurs, madame Laugeron fit la grimace, mais n'en laissa rien voir à l'Excellence, dont le séjour valait tant d'honneur à son hôtel. Le préfet, le recteur arrivaient de Grenoble, en tenue, présenter leurs hommages à Roumestan. L'Abbé de la Grande- Chartreuse, — il avait plaidé pour eux contre les Prémontrés et leur élixir, — lui envoyait en grande pompe une caisse de liqueur extrafine. Enfin le préfet de Chambéry venait prendre ses ordres pour la cérémonie de la première pierre à poser au lycée neuf, l'occasion d'un discours manifeste et d'une révolution dans les moeurs de l'Université. Mais le ministre demandait un peu de répit; les travaux de la session l'avaient fatigué, il voulait reprendre haleine, s'apaiser au milieu des siens, préparer à loisir ce discours de Chambéry, d'une portée si considérable. Et M. le préfet comprenait bien cela, demandant seulement d'être prévenu quarante-huit heures à l'avance, pour donner l'éclat nécessaire à la cérémonie. La pierre avait attendu deux mois, elle attendrait bien encore le bon vouloir de l'illustre orateur.

En réalité, ce qui retenait Roumestan à Arvillard, ce n'était ni le besoin de repos, ni le loisir nécessaire à cet improvisateur merveilleux sur qui le temps et la réflexion faisaient l'effet de l'humidité sur le phosphore, mais la présence d'Alice Bachellery. Après cinq mois d'un flirtage passionné, Numa n'était pas plus avancé auprès de sa «petite» que le jour de leur premier rendez- vous. Il fréquentait la maison, savourait la bouillabaisse savante de madame Bachellery, les chansonnettes de l'ancien directeur des Folies-Bordelaises, reconnaissait ces menues faveurs par une foule de cadeaux, bouquets, envois de loges ministérielles, billets aux séances de l'Institut, de la Chambre, même les palmes d'officier d'Académie pour le chansonnier, tout cela sans avancer ses affaires. Ce n'était pourtant pas un de ces novices qui vont à la pêche à toute heure, sans avoir d'avance tâté l'eau et solidement appâté. Seulement il avait affaire à la plus subtile dorade, qui s'amusait de ses précautions, mordillait l'amorce, lui donnait parfois l'illusion de la prise, et s'échappait tout à coup d'une détente, lui laissant la bouche sèche de désir, le coeur fouetté des commotions de sa souple échine ondulée et tentante.

Rien de plus énervant que ce jeu. Il ne tenait qu'à Numa de le faire cesser, en donnant à la petite ce qu'elle demandait, sa nomination de première chanteuse à l'Opéra, un traité de cinq ans, de gros appointements, des feux, la vedette, le tout stipulé sur papier timbré, et non par la simple poignée de main, le «topez là» de Cadaillac. Elle n'y croyait pas plus qu'aux «J'en réponds… c'est comme si vous l'aviez…» dont Roumestan depuis cinq mois essayait de la leurrer.

Celui-ci se trouvait entre deux exigences. «Oui, disait Cadaillac, si vous renouvelez mon bail.» Or le Cadaillac était brûlé, fini; sa présence à la tête du premier théâtre de musique, un scandale, une tare, un héritage véreux de l'administration impériale. La presse réclamerait sûrement contre le joueur, trois fois failli, qui ne pouvait porter sa croix d'officier, et le cynique montreur, dilapidant sans vergogne les deniers publics. Fatiguée à la fin de ne pouvoir se laisser prendre, Alice cassa la ligne et se sauva, traînant l'hameçon.

Un jour, le ministre arrivant chez les Bachellery trouva la maison vide et le père qui, pour le consoler, lui chantait son dernier refrain:

Donne-moi d'quoi q't'as, t'auras d'quoi qu'j'ai.

Il s'efforça de patienter un mois, puis retourna voir le fécond chansonnier qui voulut bien lui chanter sa nouvelle: