Mais à ce moment des hurlements épouvantables remplirent l'air, une bousculade enragée qui fit accourir le commandant, croyant à quelque assaut de son bord par une bande de pirates. Les Tarasconnais de l'avant bondissaient, gesticulaient, vociférant tous ensemble dans le bruit du vent et des vagues.
«La Tarasque… Il a tiré sur la Tarasque… Il a tiré sur la mère-grand…
— _Outre! _Que disent-ils donc?» fit Tartarin, qui pâlissait.
À dix mètres maintenant du navire, la Tarasque de Tarascon, la monstrueuse idole, dressait au-dessus des flots verts son dos squameux, sa tête chimérique au rire féroce et vermillonné, aux yeux sanglants.
Faite de bois très dur, solidement charpentée, elle tenait la lame depuis le jour où, comme on le sut plus tard, un coup de mer l'avait arrachée du pont de Scrapouchinat. Elle roulait au gré de tous les courants marins, luisante, algueuse, coquillageuse, mais sans avarie, échappée aux typhons les plus épouvantables, intacte, indestructible; et sa première, son unique blessure, était celle que Tartarin de Tarascon venait de lui faire…
Lui! à elle! La cicatrice toute fraîche apparaissait au milieu du front de la pauvre mère-grand!
Un officier anglais s'exclama:
«Regardez donc, lieutenant Shipp, quel drôle d'animal est-ce que cela?
— C'est la Tarasque, jeune homme, dit Tartarin solennel. C'est l'aïeule, la grand'mère vénérable de tout bon Tarasconnais.»
L'officier resta stupéfait, et il y avait de quoi, en apprenant que ce monstre bizarre était la grand'mère de l'étrange peuplade noiraude et moustachue, recueillie sur une île sauvage à cinq mille lieues en mer.