Tartarin s'était découvert respectueusement en parlant ainsi, mais déjà la mère-grand était loin, emportée par les courants du Pacifique, où elle doit errer encore, insubmersible épave que les récits des voyageurs, sous le nom de poulpe géant, de serpent de mer, signalent tantôt ici, tantôt là, à la grande terreur des équipages baleiniers.

Aussi longtemps qu'on put la voir, le héros la suivit des yeux, sans mot dire; quand elle ne fut plus qu'un petit point noir à l'horizon blanchissant des flots, alors seulement il murmura d'une voix faible:

«Pascalon, je vous le dis, voilà un coup de fusil qui me portera malheur!» Et tout le reste du jour il demeura soucieux, plein de remords et de terreur sacrée.

Chapitre II

Un dîner chez le commodore. - Tartarin esquisse un pas de farandole. - Définition du Tarasconnais par le lieutenant Shipp. - En vue de Gibraltar. - La vengeance de la Tarasque.

On naviguait depuis une semaine, on approchait des côtes parfumées de l'Inde, sous le même ciel laiteux, sur la même mer huileuse et douce qu'au premier voyage, et Tartarin, par une belle après-midi de chaleur et de clarté, faisait la sieste en caleçon dans se chambre, sa bonne grosse tête serrée dans son foulard à pois, dont les bouts, trop longs, se dressaient comme de paisibles oreilles de ruminant.

Tout à coup Pascalon se précipita dans la cabine.

«Hein!… Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a?» demanda brusquement le grand homme en arrachant son serre-tête, car il n'aimait pas qu'on le vit ainsi.

Pascalon répondit, suffoquant, les yeux ronds, bègue plus que jamais:

«Je crois qu'elle en tient.