On avait passé le détroit de Malacca, la mer Rouge, doublé la pointe de Sicile; on approchait de Gibraltar.
Un matin, la terre étant signalée, Tartarin et Pascalon préparaient leurs malles, aidés par un des domestiques, quand tout à coup ils eurent la sensation de balancement que produit un navire à l'arrêt. Le Tomahawk stoppait; en même temps, on entendait s'approcher un bruit de rames.
«Regardez donc, Pascalon, dit Tartarin, c'est peut-être le pilote…»
Le canot accostait en effet, mais ce n'était pas le pilote; il portait le pavillon français, des matelots français le montaient; et parmi eux deux hommes habillés de noir, en chapeaux hauts de forme. L'âme de Tartarin vibra.
«Ah! le drapeau français!… Laisse que je le regarde, mon enfant.»
Il s'élança vers le hublot, mais à ce moment la porte de la cabine s'ouvrit, laissant passer un grand flot de lumière; et deux agents de police en bourgeois, aux façons communes et brutales, munis de mandats d'arrêt, de permis d'extradition, tout le tremblement posèrent leurs pattes sur le malheureux État de choses et sur son secrétaire.
Le Gouverneur recula, blême et digne:
«Prenez garde à ce que vous faites, je suis Tartarin de Tarascon.
— C'est vous que nous cherchons, justement.»
Et les voilà tous deux emballés, sans un mot d'explication ni de réponse à leurs questions multiples, sans savoir ce qu'ils avaient fait, pourquoi on les arrêtait, où on les conduisait. Rien que la honte de passer chargés de fers, car on leur avait mis les menottes, devant les matelots et les midships, sous les rires et les huées de leurs compatriotes, qui, penchés au-dessus du bordage, applaudissaient, criaient à toute gorge: