— Tous, le lieutenant, le docteur, le commodore lui-même, ils ne s'arrêtaient pas de rire.»

Tartarin haussa les épaules avec une moue de pitié.

«Il se connaît que ces Anglais n'ont pas souvent occasion de rire, pour s'amuser de bêtises pareilles! Allons, bonsoir, mon enfant, va te coucher.»

Et bientôt tous deux furent partis dans les rêves où l'un retrouvait sa Clorinde, l'autre la dame du commodore, car Likiriki était déjà bien loin.

Les jours suivaient les jours, se groupaient en semaines, et le voyage continuait, une traversée charmante, délicieuse, où Tartarin, qui aimait tant à inspirer la sympathie, l'admiration, les sentait autour de lui sous les formes les plus variées.

C'est lui qui aurait pu dire comme Victor Jacquemont[8] dans sa correspondance: «Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! Ces hommes, qui paraissent si impassibles et qui entre eux demeurent toujours si froids, mon abandon les détend aussitôt. Ils deviennent caressants malgré eux et pour la première fois de leur vie, je fais des bonnes gens, je fais des Français de tous les Anglais avec lesquels je reste vingt-quatre heures.»

Tout le monde, à bord, l'arrière comme l'avant du Tomahawk, officiers et matelots l'adoraient; il n'était plus question de prisonnier de guerre, de procès devant les tribunaux anglais; on devait le relâcher dès qu'on arriverait à Gibraltar.

Quant au farouche commodore, enchanté d'avoir trouvé un partenaire de la force de Pascalon, il le tenait le soir, pendant des heures, devant l'échiquier, ce qui désespérait l'infortuné soupirant de Clorinde et l'empêchait d'aller lui porter, à l'avant, des friandises de son dîner.

Car les pauvres Tarasconnais, eux, continuaient à mener leur triste vie d'émigrants, toujours parqués dans leur chiourme, et c'était la tristesse, le remords de Tartarin, lorsqu'il pérorait sur la dunette ou fusait sa cour, à l'heure mélancolique du couchant, de voir au loin, en contre-bas, ses compatriotes entassés comme un vil bétail, sous la garde d'une sentinelle, détournant leurs regards de lui avec horreur, surtout depuis le jour où il avait tiré sur la Tarasque.

Ils ne lui pardonnaient pas ce crime, et lui non plus ne l'oubliait pas, ce coup de fusil qui devait lui porter malheur.