À un moment, la voiture s'est arrêtée sur la place du Marché; j'ai reconnu cela à l'odeur qui me venait par les fentes, dans les petites raies de lumière blonde, et c'était comme l'haleine même de la ville, cette odeur de pommes d'amour, d'aubergines, de melons de Cavaillon, et de poivrons rouges et de gros oignons doux. De sentir toutes ces bonnes choses dont je suis privé depuis si longtemps, cela m'agourmandait.
Il y avait tant de monde que nos chevaux ne pouvaient plus avancer. Un Tarascon plein, bondé, à croire que jamais personne n'a été tué, ni noyé, ni dévoré par les anthropophages. Ne m'a-t- il pas semblé reconnaître la voix de Cambalalette, le cadastreur! C'est une illusion, certainement, puisque Bézuquet lui-même en a mangé, de notre regretté Cambalalette. Par exemple, je suis sûr d'avoir entendu le gong d'Excourbaniès. Celui-là, il n'y a pas à s'y tromper, il dominait tous les autres cris «À l'eau!… Zou!… au Rhône! au Rhône. _Fen dé brut! _À l'eau Tartarin!»
À l'eau Tartarin!… Quelle leçon d'histoire! Quelle page pour le Mémorial! J'oubliais de dire que le juge Bonaric m'a rendu mon registre saisi à bord du _Tomahawk. _Il l'a trouvé intéressant, m'a même engagé à le continuer, et, à propos de certaines locutions tarasconnaises qui s'y glissent de temps en temps, il m'est venu comme ça en souriant dans ses favoris roux:
«Nous avions déjà le _Mémorial; _vous, c'est le _Méridional de
Sainte-Hélène.» _J'ai fait semblant de rire de son jeu de mots.
_Du 5 au 6 juillet. — _La prison de ville, à Tarascon, est un château historique, l'ancien château du roi René, qui se voit de loin au bord du Rhône, flanqué de ses quatre tours.
Nous n'avons pas de chance avec les châteaux historiques. Déjà, en
Suisse, quand notre illustre Tartarin fut pris pour un chef
nihiliste et nous tous avec lui, on nous jeta dans le cachot de
Bonnivar, au château de Chillon.
Ici, il est vrai, c'est moins triste; on est en pleine lumière, ventilé par le vent du Rhône, et il ne pleut pas comme en Suisse ou à Port-Tarascon.
Mon cachot est très étroit: quatre murs de pierre crépie, un lit de fer, une table et une chaise. Le soleil y entre par un fenestron grillagé, à pic sur le Rhône.
C'est de là que, pendant la grande Révolution, les Jacobins ont été précipités dans le fleuve, sur l'air fameux: Dé brin o dé bran, cabussaran…
Et, comme le répertoire populaire ne change pas beaucoup, on nous le chante à nous aussi, ce sinistre refrain. Je ne sais pas où ils ont logé mon pauvre gouverneur; mais il doit entendre comme moi ces voix qui montent, le soir, des bords du Rhône et il doit faire d'étranges réflexions.