Mais, après un moment de réflexion, il m'a déclaré qu'il n'y consentirait jamais.

«Certes, ce n'est pas la descente des trois cents pieds de la tour sur une échelle de corde, secouée la nuit par le vent du Rhône, qui me ferait peur. Non, ne croyez pas cela, enfant!… Ce que je redouterais le plus, c'est que j'aurais l'air de fuir l'accusation: Tartarin de Tarascon ne s'évadera pas.»

Ah! si tous ceux qui hurlent sur son passage: «Au Rhône! Zou! au Rhône!» avaient pu l'entendre!… Et on l'accuse d'escroquerie! On a pu le croire complice de ce misérable duc de Mons!… Allons donc!… Est-ce que c'est possible?…

Tout de même il ne le soutient plus, son duc, maintenant; il le juge à sa véritable valeur, ce scélérat de Belge! On le verra bien à sa belle défense, car Tartarin se défendra lui-même devant le tribunal. Pour moi, je bégaye trop pour parler publiquement: je serai défendu par Cicéron Franquebalme, et tout le monde sait quelle incomparable logique de raisonnement il sait mettre dans ses plaidoyers.

_20 juillet, soir. — _Ces heures que je passe chez le juge d'instruction sont bien douloureuses pour moi! Le difficile n'est pas de me défendre, mais de le faire sans trop accabler mon pauvre maître. Il a été si imprudent, il a eu tant de confiance en ce duc de Mons! Et puis, avec l'eczéma intermittent de M. Bonaric, on ne sait jamais si l'on doit craindre ou espérer; la maladie tourne chez ce magistrat à l'idée fixe, furieux quand «ça se voit», bon enfant quand «ça ne se voit pas».

Quelqu'un chez qui ça se voit, et ça se verra toujours, c'est le malheureux Bézuquet, qui vivait autrefois très bien avec son tatouage là-bas, dans les mers lointaines, mais maintenant, sous le ciel tarasconnais, se dégoûte lui-même, ne sort plus, reste terré tant qu'il peut au fond de son officine, où il combine des herbages, des omelettes, et sert les clients sous un masque de velours, comme un conjuré d'opéra-comique.

Il est à remarquer combien les hommes sont sensibles à tous ces maux physiques, dartres, taches, eczémas; plus peut-être que les femmes. De là sans doute la rancune de Bézuquet contre Tartarin, cause de tous ses maux.

_24 juillet — _Appelé de nouveau hier devant M. Bonaric, je crois que c'est la dernière fois. Il m'a montré une bouteille trouvée dans les îles par un pêcheur du Rhône, et m'a fait lire une lettre que renfermait cette bouteille:

«Tartarin. — Tarascon. — Prison de ville. — Courage! Un ami veille de l'autre côté du pont. Il passera quand le moment sera venu.

«UNE VICTIME DU DUC DE MONS.»