— Mais vous avez signé.
— Signés?… Pas plus…
— Voici votre signature.
— C'est, pardi, vrai… Eh! bien, monsieur le président, personne de plus surpris que moi.»
Et pour tous c'était ainsi, aucun ne se rappelait. Les juges restaient effarés, hagards, devant ces contradictions, ces apparences de mauvaise foi, ne sachant pas, ces froids hommes du Nord, faire la part de l'invention et de la fantaisie des pays de lumière.
Un des plus extraordinaires fut Costecalde. Racontant qu'il avait été chassé de l'île, forcé d'abandonner sa femme et ses enfants par les exactions de Tartarin le tyran. Il fallait entendre le drame de la chaloupe, les morts effrayantes et successives de ses malheureux compagnons; Rugimabaud, qui nageait près de la barque pour se donner un peu de fraîcheur au corps, brusquement entraîné par un requin, coupé en deux.
«Ah! le sourire de mon ami… je le vois encore; il me tendait les bras, j'allais à lui, tout à coup sa figure se crispe, il disparaît, et plus rien… rien qu'un rond de sang qui s'élargissait sur l'eau.» Et il faisait un grand rond devant lui avec sa main crispée, tandis que de ses yeux tombaient des larmes grosses comme des pois chiches.
En entendant le nom de Rugimabaud, les deux juges Beckmann et Robert du Nord, depuis un moment réveillés, se penchèrent vers le président, et dans l'unanime explosion de sanglots causée par le récit de Costecalde on voyait les trois toques noires dodelinant de l'une à l'autre. Puis le président Mouillard s'adressa au témoin:
«Vous dites que Rugimabaud a été mangé sous vos yeux par un requin? Mais le tribunal vient d'entendre comme cité à charge un certain Rugimabaud débarqué de ce matin…; ne serait-ce pas le même que celui de la chaloupe?…
— Mais si, parfaitement…, c'est moi, je suis le même…,» clama l'ancien sous-directeur aux cultures.