«Même à celui-là, je ne lui en veux, pas, a dit Tartarin. Pourtant cet Excourbaniès représente le plus horrible côté du Midi tarasconnais. Je ne parle pas de ses cris, quoiqu'il brame vraiment plus que de raison, mais de cet épouvantable désir de plaire, d'être aimable, qui l'amène aux plus abjectes lâchetés. Il est devant Costecalde: «Au Rhône Tartarin!» Il serait avec moi que, pour me flatter, il en crierait autant de Costecalde. À part ça, mes enfants, jolie race, la race tarasconnaise, et sans elle la France depuis longtemps serait morte de pédantisme et d'ennui.»

Nous arrivions au Rhône; devant nous un couchant triste, quelques nuages très hauts. Le vent semblait se calmer, tout de même le pont n'était pas rassurant. On s'arrêta à l'entrée et il ne nous demanda pas d'aller plus loin.

«Allons, adieu, mes enfants…»

On s'embrassa; il commença par Baumevieille, le plus âgé, et finit par moi. Je pleurais, tout ruisselant, sans pouvoir m'essuyer, car j'avais toujours la mallette et le pardessus, et je peux dire que le grand homme a bu mes larmes. Ému lui-même, il prit ses effets, carton d'une main, pardessus sur le bras, la mallette de l'autre main, et comme Tournatoire lui disait:

«Surtout, Tartarin, soignez-vous bien… Climat malsain,
Beaucaire… Petite soupe à l'ail… n'oubliez pas.»

Il répondit en clignant de l'oeil:

«N'ayez peur… Vous savez le proverbe de la vieille: _Au plus la vieille allait, — au plus elle apprenait, — et pour ce, mourir ne voulait. _Je ferai comme elle.»

Nous le vîmes s'éloigner sous les arceaux, un peu lourd, mais à bon pas. Le pont tanguait horriblement. Deux ou trois fois il s'arrêta à cause de son chapeau qui partait. Nous lui criions de loin, sans avancer:

«Adieu, Tartarin!»

Lui ne se retournait pas, ne disait rien, trop ému; seulement, avec le carton à chapeau il nous faisait signe aussi, par derrière: