«Adieu… Adieu…»

Trois mois après. -_Dimanche soir — _je rouvre ce Mémorial depuis longtemps interrompu, ce vieux registre vert, que je laisserai à mes enfants, si j'en ai jamais, usé aux coins, commencé à cinq mille lieues de France, qui m'a suivi sur vies mers, en prison, partout. Un peu d'espace m' y reste, j'en profite pour consigner le bruit qui courait en ville, ce matin: Tartarin a cessé de vivre!

On n'avait plus de ses nouvelles depuis trois mois. Je savais qu'il demeurait à Beaucaire, près de Bompard, qu'il l'aidait à garder le champ de foire et à conserver le château. Métiers de regardelle, en somme, ces métiers-là. Bien souvent, me languissant de mon bon maître, je m'étais proposé de l'aller voir, mais ce diable de pont me retenait toujours.

Une fois, regardant du côté du château de Beaucaire, là-haut, tout en haut, je me figurai voir quelqu'un qui braquait une lorgnette vers Tarascon. Ça avait l'air de Bompard. Il disparut, entra dans la tour et revint avec un autre, très gros, qui semblait Tartarin. Celui-ci prit la lunette, lui aussi, et la lâcha pour faire aller ses bras en signe de connaissance; mais c'était si loin, si petit, si vague, que je n'eus pas l'émotion que j'aurais cru ressentir. Ce matin, tout angoissé sans savoir pourquoi, je suis sorti en ville, pour ma barbe, comme tous les dimanches, et j'ai été frappé de voir le ciel voilé, roux, un de ces ciels sans lumière qui mettent en valeur les arbres, les bancs, les trottoirs, les maisons. J'en ai fait la remarque en entrant chez Marc-Aurèle, le barbier.

«Quel drôle de soleil! Il ne chauffe pas, n'éclaire pas… Est-ce qu'il y a une éclipse?

— Comment, monsieur Pascalon, vous ne le savez pas?… Elle est annoncée depuis le premier du mois.»

Et en même temps qu'il me tenait par le nez avec le rasoir tout près:

«Et la nouvelle, vous la connaissez, dites?… Il paraîtrait que notre grand homme n'est plus de ce monde.

— Quel grand homme?»

Quand il nomma Tartarin, d'un peu plus je me coupais avec son rasoir.